Introduction
Beaucoup de travaux portant sur les liens entre des types de mentalités et des pratiques alimentaires se concentrent sur les attitudes relatives à la viande. Un des mérites de Ioannidou et al. (2026) est d’élargir le champ à l’ensemble des produits d’origine animale (POA). Les mentalités qui retiennent l’attention des auteurs sont l’autoritarisme de droite (RWA) et l’orientation vers la dominance sociale (SDO). On sait que les personnes se situant dans la tranche haute des scores aux tests RWA et SDO (personnes que nous désignerons par la suite comme étant « les RWAs » ou « les SDOs ») se situent très majoritairement à droite sur l’échiquier politique. L’inverse n’étant pas vrai (les sympathisants de droite ne sont pas tous des SDOs ou des RWAs), on retiendra que le travail de Ionnanidou et al. (2026) apporte un éclairage sur l’attitude d’une partie de la droite à l’égard des animaux utilisés pour la consommation alimentaire.
Sur le plan descriptif, les auteurs constatent sur les échantillons de personnes étudiés que l’attachement autodéclaré à la consommation des grands types de POA augmente quand on s’élève sur les échelles SDO ou RWA : cette relation ne vaut pas uniquement pour la viande. Ils testent ensuite les hypothèses qu’ils ont formulées pour expliquer cet état de fait.
Dans les sections 1 à 4 infra, nous allons décrire plus précisément les objectifs, modalités et résultats de la recherche effectuée. Nous terminerons en soulignant que de nombreuses inconnues demeurent (section 5).
1. La recherche de Ioannidou et al. (2026) prolonge celle de Dhont et Hodson (2014)
Dans un article paru en 2014 sous le titre « Why do right-wing adherents engage in more animal exploitation and meat consumption? », Kristof Dhont et Gordon Hodson rendaient compte d’un travail de recherche qui faisait apparaître une corrélation négative entre d’une part les scores aux tests d’autoritarisme de droite (RWA) et d’orientation vers la dominance sociale (SDO) et d’autre part la fréquence de consommation de viande autodéclarée et le soutien exprimé à l’exploitation animale. Cherchant à expliquer ces liens, ils postulaient que les mentalités RWA et SDO comptaient parmi les causes de ces deux attitudes défavorables aux animaux, et cherchaient à établir par quel chemin elles le faisaient. Leur hypothèse théorique était que ces deux idéologies de droite étaient associées à une sensibilité supérieure à la « menace végétarienne » et que l’orientation vers la dominance sociale favorisait une adhésion plus forte au suprémacisme humain, ces deux facteurs (menace végétarienne perçue et suprémacisme humain) venant à leur tour renforcer la fréquence de consommation de viande et le soutien à l’exploitation animale. Dhont et Hodson (2014) avaient testé leur hypothèse au moyen d’un modèle de médiation et les résultats obtenus avaient été conformes à leurs attentes.
Le travail de Ioannidou et al. (dont Dhont et Hodson sont des coauteurs) se situe dans le prolongement direct de cette recherche antérieure. Il s’agit toujours d’évaluer les effets des mentalités SDO et RWA (désignées comme variables indépendantes) sur des variables liées à l’utilisation d’animaux à des fins humaines. Les médiateurs testés sont les mêmes : suprémacisme humain et menace végétarienne. Les variables dépendantes (grandeurs sur lesquelles on cherche à évaluer l’impact de SDO et RWA) ont un peu changé : cette fois, il s’agit de l’attachement à la consommation de produits animaux. Comme chez Dhont et Hodson (2014), le travail d’enquête de Ioannidou et al. (2026) repose exclusivement sur les réponses apportées par des sondés à une série de questionnaires, dont le libellé a été en partie revu.
2. Objectifs et méthodes de l’enquête menée par Ioannidou et al. (2026)
En amont du travail d’enquête, les chercheurs formulent 3 hypothèses, l’objectif étant de déterminer si le schéma théorique ainsi posé est conforté ou réfuté par les résultats obtenus.
H1. Les caractères SDO et RWA sont liés à un plus fort attachement à la consommation de POA (viande, poisson, œufs, produits laitiers).
H2. La croyance au suprémacisme humain est un médiateur entre le caractère SDO et un attachement fort à la consommation de POA.
H3. Une perception plus forte de la menace végétarienne est un médiateur entre les caractères SDO et RWA et un attachement fort à la consommation de POA.
La partie empirique du travail a consisté à mener deux études, en faisant remplir des questionnaires à deux échantillons différents de personnes. Je ne rendrai compte ici que de l’étude 2 qui est plus complète que l’étude 1 (Footnote: L’étude 1 ne prend en compte qu’un seul type de POA, les produits laitiers, et ne fait intervenir qu’un seul médiateur, la suprématie humaine.).
L’enquête réalisée pour l’étude 2 a été effectuée auprès de 1142 adultes anglophones résidant en Europe ou en Amérique du Nord, recrutés par plusieurs canaux. Comme à l’accoutumée en psychologie sociale, l’échantillon n’est représentatif, par sa structure, d’aucune population réelle. En revanche, les chercheurs ont veillé à ce qu’il contienne un nombre suffisant de représentants des différentes pratiques alimentaires, y compris pour les régimes rares. Il leur importait en effet de vérifier si leurs hypothèses théoriques fonctionnaient non seulement chez les omnivores, mais aussi chez les groupes ayant éliminé certains types de POA de leur diète. Les 1142 participants à l’étude 2 se répartissaient comme suit :
- 370 omnivores,
- 164 flexitariens,
- 161 pescétariens,
- 205 végétariens,
- 242 véganes.
La répartition des sondés par type de régime repose sur l’autodéclaration. Les participants ont été invités à choisir la proposition qui correspondait le mieux à leur pratique parmi celles qui leur étaient soumises. Par exemple, on a rangé dans le groupe des flexitariens les sondés qui ont choisi la proposition : « Je suis principalement végétarien, mais il m’arrive parfois de manger de la viande ou du poisson. »
3. Le contenu des questionnaires
Les participants ont rempli 8 questionnaires en tout : autoritarisme de droite (6 items), orientation vers la dominance sociale (6 items), perception de la menace végétarienne (6 items), suprémacisme humain (6 items), et attachement à la consommation de POA (4 questionnaires de 2 items chacun : un pour la viande, un pour le poisson, un pour les œufs, un pour les produits laitiers).
Chaque questionnaire est composé d’affirmations sur lesquelles les participants doivent indiquer leur degré d’approbation sur une échelle graduée de 1 à 7 (de « pas du tout d’accord » à « tout à fait d’accord »).
Je vais indiquer à présent le contenu exact de chaque questionnaire, car mieux vaut savoir sur quoi les sondés ont été invités à se prononcer. Quand, dans un questionnaire, une affirmation est précédée de la mention « contraire », la note attribuée à cette affirmation est recodée selon une échelle inversée avant de calculer le score d’une personne à ce questionnaire (Footnote: L’inversion consiste à convertir les notes 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 en, respectivement, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1.).
Le questionnaire d’autoritarisme de droite (RWA)
- (contraire) C’est formidable que tant de jeunes aujourd’hui soient prêts à défier l’autorité.
- L'obéissance et le respect de l'autorité sont les principales vertus que les enfants doivent apprendre.
- Les « usages d'antan » et les « valeurs d'antan » restent le meilleur modèle de vie.
- Ce pays prospérera si les jeunes cessent de s'adonner à la drogue, à l'alcool et au sexe et accordent davantage d'importance aux valeurs familiales.
- (contraire) Un gouvernement fort et dur nuira à notre pays (au lieu de lui venir en aide).
- Les chiffres relatifs à la criminalité et les troubles récents à l'ordre public montrent que nous devons sévir plus sévèrement contre les fauteurs de troubles si nous voulons préserver la loi et l’ordre.
Le questionnaire d’orientation vers la dominance sociale (SDO)
- Une société idéale requiert que certains groupes se trouvent en haut et d’autres en bas de l’échelle.
- Certains groupes de personnes sont tout simplement inférieurs à d’autres groupes.
- (contraire) Aucun groupe ne devrait dominer la société.
- L’égalité entre les groupes ne devrait pas être notre objectif principal.
- Il est injuste de s’efforcer d’instaurer l’égalité entre les groupes.
- (contraire) Nous devrions faire notre possible pour égaliser la condition des différents groupes.
Le questionnaire de croyance à la suprématie humaine est celui créé par Dhont et Hodson (2014).
- La vie d'un animal n'a tout simplement pas la même valeur que la vie d'un être humain.
- Les animaux sont inférieurs aux humains.
- Il n'y a absolument rien d'anormal dans le fait que les humains dominent les autres espèces animales.
- (contraire) Nous devrions tendre vers davantage d'égalité entre les humains et les animaux.
- (contraire) Dans un monde idéal, les humains et les animaux seraient traités sur un pied d'égalité.
- (contraire) Il est important que nous traitions les autres espèces animales de manière plus égalitaire.
Le questionnaire « menace végétarienne » est une adaptation de celui de Dhont et Hodson (2014).
- La consommation de viande fait partie de nos habitudes culturelles et de notre identité, et certaines personnes devraient montrer davantage de respect pour cela.
- Les végétariens devraient avoir plus de respect pour nos habitudes alimentaires traditionnelles, dont la consommation de viande fait tout simplement partie.
- La consommation de poisson fait partie de nos habitudes culturelles et de notre identité, et certaines personnes devraient montrer davantage de respect pour cela.
- Les végétariens devraient avoir plus de respect pour nos habitudes alimentaires traditionnelles, dont la consommation de poisson fait tout simplement partie.
- La consommation de produits laitiers ou de produits à base d’œufs fait partie de nos habitudes culturelles et de notre identité, et certaines personnes devraient montrer davantage de respect pour cela.
- Les véganes devraient avoir plus de respect pour nos habitudes alimentaires traditionnelles, dont la consommation de produits laitiers et d’œufs fait tout simplement partie.
Dans mon compte rendu de l’article de Dhont et Hodson (2014), j’avais relevé que le questionnaire « menace végétarienne » comportait beaucoup d’items axés sur l’opposition entre végétarisme et tradition (5 sur 8) tandis que manquaient d’autres reproches couramment adressés aux végétariens. Ce déséquilibre est encore plus marqué dans la version du questionnaire utilisée par Ioannidou et al. (2026) puisque cette fois 100 % des affirmations portent sur ce thème auquel les RWAs sont particulièrement sensibles.
Le questionnaire d’attachement à la viande
- Je suis attaché à la consommation de viande.
- Je ne renoncerai jamais à consommer de la viande.
Le questionnaire d’attachement au poisson
- Je suis attaché à la consommation de produits à base de poisson.
- Je ne renoncerai jamais à consommer des produits à base de poisson.
Le questionnaire d’attachement aux œufs
- Je suis attaché à la consommation de produits à base d’œufs.
- Je ne renoncerai jamais à consommer des produits à base d’œufs.
Le questionnaire d’attachement aux produits laitiers
- Je suis attaché à la consommation de produits laitiers.
- Je ne renoncerai jamais à consommer des produits laitiers.
Les questionnaires d’attachement à la consommation de différents POA ont tous la même structure. Ils sont très courts. Faute de présence d’un troisième item du type « Je pourrais envisager de réduire ma consommation de tel POA », l’enquête n’apporte pas d’information sur l’existence d’un lien éventuel entre les scores SDO et RWA et le degré d’approbation de cette proposition absente.
4. Les résultats de l’enquête (étude 2)
Nous allons commencer par évoquer des résultats qui découlent uniquement de l’exploitation des données recueillies grâce à l’enquête, à travers deux tableaux reproduits dans les deux sous-sections suivantes. Nous en viendrons ensuite à l’analyse de médiation qui, à la différence des données purement descriptives, repose sur un schéma théorique posé par les auteurs.
4.1. Régimes alimentaires et scores RWA et SDO
Voici une reproduction partielle (Footnote: Le tableau est trop large pour être reproduit entièrement, mais vous pouvez le consulter en totalité en vous reportant à la version en ligne de l’article de Ioannidou et al. (2026).) du tableau indiquant les résultats aux questionnaires des groupes de personnes suivant différents types de régimes.

Dans les colonnes « M », on lit la note moyenne obtenue à chaque questionnaire pour les groupes désignés en tête de colonne (Footnote: Pour tous les questionnaires, la note moyenne minimale théoriquement possible est 1, et la note moyenne maximale théoriquement possible est 7.). Pour ces mêmes groupes, la colonne « SD » donne l’écart-type (standard deviation) qui est un indicateur de la dispersion des réponses à l’intérieur d’un même groupe. Les groupes ont été classés par ordre décroissant de recours aux POA dans l’alimentation : omnivores, flexitariens, pescétariens, végétariens, véganes. On peut désigner en abrégé cet ordre comme « l’axe omnivores-véganes ».
Concentrons-nous sur les deux variables dont Ioannidou et al. (2026) veulent étudier l’impact : autoritarisme de droite et orientation vers la dominance sociale. On constate que les scores moyens aux questionnaires RWA et SDO baissent à mesure que l’on se déplace le long de l’axe omnivores-véganes.
Les colonnes « SD » rappellent toutefois qu’il faut se garder de considérer chaque groupe alimentaire comme un ensemble homogène. Les omnivores n’ont pas tous des scores SDO-RWA élevés et les végétariens n’ont pas tous des scores faibles. C’est d’ailleurs en raison de cette dispersion intragroupe, présente y compris hors du groupe des omnivores, que cela a un sens d’étudier les liens entre les scores SDO et RWA et l’attachement aux types de POA consommés au sein d’un échantillon composé majoritairement de représentants de régimes rares.
4.2. Attachement aux POA et scores RWA et SDO
L’exploitation des réponses aux questionnaires permet d’établir le tableau des coefficients de corrélation entre toutes les variables retenues prise deux à deux.

Regardez les coefficients reliant RWA ou SDO à l’attachement à consommer chacun des 4 types de produits animaux distingués. Leurs valeurs s’étagent de 0,23 à 0,37. Il ne s’agit pas de corrélations fortes. Néanmoins, ces coefficients de magnitude modérée sont tous positifs, de sorte que l’hypothèse H1 des auteurs est validée : les caractères RWA et SDO sont liés à un plus fort attachement à la consommation de POA (viande, poisson, œufs, produits laitiers).
Les deux autres hypothèses théoriques posées en amont de l’enquête ne peuvent pas être validées sur la seule base des données recueillies. Elles sont testées au moyen d’un modèle de médiation dont la structure reflète la grille d’interprétation choisie par les auteurs.
4.3. Les résultats du modèle de médiation
Ioannidou et al. (2026) posent que les scores SDO et RWA sont les variables indépendantes et que les niveaux d’attachement aux 4 types de POA forment les 4 variables dépendantes, c’est-à-dire qu’ils choisissent de faire jouer aux variables idéologiques le rôle de cause et à l’attitude envers les POA le rôle d’effet. Puis, comme Dhont et Hodson (2014), ils procèdent aux calculs permettant de déterminer si la menace végétarienne et le suprémacisme humain fonctionnent comme médiateurs entre les variables indépendantes et dépendantes. Précisons que pour chaque type de POA, les calculs n’ont porté que sur la fraction des sondés qui avaient déclaré en être consommateurs.
Voici les schémas résumant les résultats de l’analyse de médiation pour chacun des types de POA retenus. Ces schémas ont donc été établis à partir de données portant sur des échantillons partiellement différents. Pour la viande, on a pris en compte 534 personnes (omnivores + flexitariens), pour le poisson 695 personnes (omnivores + flexitariens + pescétariens), et pour les œufs et produits laitiers 900 personnes (omnivores + flexitariens + pescétariens + végétariens).




Dans ces schémas, il faut regarder les chemins conduisant des variables indépendantes (SDO, RWA) à l’attachement à chacun des quatre types de POA, et les coefficients de régression notés « b » figurant sur les flèches. On peut laisser de côté les résultats des tests de signification (représentés par des étoiles) et les intervalles de confiance (entre crochets), deux éléments dont la signification n’a rien d’évident s’agissant d’échantillons qui ne sont représentatifs d’aucune population réelle.
Seules les flèches en traits pleins sont à prendre en considération. Les flèches en pointillés correspondent à une relation inexistante ou à l’existence douteuse entre deux variables.
On constate que tous les coefficients de régression sur les flèches en traits pleins sont positifs. Ceux qui joignent les pôles RWA ou SDO aux médiateurs (menace végétarienne et suprémacisme humain) s’étagent entre 0,23 et 0,47, soit des valeurs modérées, ni très faibles ni particulièrement élevées.
Illustrons sur un exemple, leur signification. Sur le dernier schéma (produits laitiers), on lit 0,43 sur la flèche allant de RWA à menace végétarienne. Cela signifie que quand le score RWA augmente de 1 point, le score de perception de la menace végétarienne augmente de 0,43 point en moyenne (Footnote: Le coefficient est calculé à niveau constant de score SDO, parce qu’on veut isoler l’effet propre de RWA sur la sensibilité à la menace végétarienne. Sans cette précaution, on ne saurait pas bien ce qu’on mesure parce que RWA et SDO sont corrélés et que SDO a lui aussi un effet sur la sensibilité à la menace végétarienne.).
L’enseignement principal qui ressort de ces schémas est que les hypothèses théoriques posées par les auteurs avant l’enquête sont confortées par ces résultats.
L’allure générale des schémas est similaire pour les 4 familles de POA. Ioannidou et al. (2026) ont bien fait d’élargir le champ au-delà de la viande car, sur les échantillons de personnes étudiés, ce qui vaut pour la viande vaut aussi pour le poisson, les œufs et les produits laitiers.
Pour tous les POA, les hypothèses H2 et H3 des auteurs sont étayées par les résultats.
L’attachement plus marqué des RWAs à la consommation de POA s’explique principalement par leur sensibilité plus forte à la menace végétarienne, même s’il demeure un effet direct de la mentalité autoritaire de droite sur les variables dépendantes. Il y a médiation partielle. On notera l’absence de relation significative entre le degré d’autoritarisme de droite et le niveau d’adhésion au suprémacisme humain.
L’attachement plus marqué des SDOs à la consommation de POA s’explique à la fois par leur sensibilité plus forte à la menace végétarienne et par leur adhésion plus forte au suprémacisme humain. Dans leur cas, la médiation est totale. Une fois introduites ces deux variables intermédiaires, il ne reste plus aucun effet direct de l’orientation vers la dominance sociale sur l’attachement à la consommation de produits animaux.
4.4. Précautions d'emploi
J’insère ici quelques remarques qui ne sont en rien des objections adressées à Ioannidou et al. (2026). Il s’agit plutôt de rappels à l’attention des profanes que nous sommes sur les limites des travaux menés avec une méthode comme celle utilisée pour l’étude 2 – limites que les auteurs connaissent sans aucun doute.
On ne peut pas garantir l’indépendance des réponses apportées à des questionnaires administrés simultanément. Prenons le cas des personnes fortement « allergiques » aux végétariens. Le fait de remplir un questionnaire (menace végétarienne) qui leur fait penser à leurs griefs envers eux peut les porter à se montrer plus attachés qu’ils ne l’auraient fait autrement aux quatre types de POA lorsqu’ils s’expriment à ce sujet. Peut-être les chercheurs ont-ils évité ce genre de biais en jouant sur l’ordre des questionnaires, mais ce n’est pas précisé.
On ne peut pas affirmer sur la base du travail de Ioannidou et al. (2026) que, de façon générale, l’orientation vers la dominance sociale et l’autoritarisme de droite renforcent l’attachement à la consommation de 4 types de POA. La raison en est qu’on ne dispose que d’une seule étude, portant sur un échantillon non représentatif, dans laquelle ces relations sont vérifiées. Néanmoins, l’existence de cette étude rend la conformité de cette hypothèse à la réalité plus plausible que si on ne l’avait pas testée du tout.
On ne peut pas étendre les résultats de l’analyse de Ioannidou et al. (2026) à l’ensemble des sympathisants de droite. Il aurait fallu pour ce faire utiliser comme variable indépendante l’auto-positionnement des sondés sur un axe gauche-droite. En l’état, la recherche menée nous informe sur les réactions des RWAs et SDOs, mais ne dit rien du degré d’attachement à la consommation de POA des personnes de droite dont les scores aux tests d’autoritarisme et d’orientation vers la dominance sociale ne sont pas particulièrement élevés.
Il faut enfin rappeler que le recours à un modèle de médiation ne suffit pas à démontrer la véracité d’un chemin causal. Ce sont bien des relations de cause à effet que les chercheurs ont en tête et qu’ils veulent tester, mais une analyse de médiation (qui donne des résultats conformes aux attentes) indique seulement que les résultats obtenus sont compatibles avec les relations causales postulées par les auteurs. Rien ne garantit que ces mêmes résultats ne sont pas également compatibles avec un schéma causal qui contredit le leur. En effet, le choix des médiateurs et la désignation des variables indépendantes et dépendantes (le sens des flèches) restent un effet de la décision des chercheurs et non une émanation des données issues de l’enquête. Ioannidou et al. (2026) rappellent eux-mêmes qu’on peut songer à inverser les rôles de deux variables entre celle qui fait office de cause et celle qui fait office d’effet, dans ce passage :
Bien que nous ayons considéré l’attachement aux produits d’origine animale comme variable dépendante, certains mécanismes pourraient également fonctionner dans le sens inverse ou de manière bidirectionnelle. Par exemple, les consommateurs de viande très attachés à cet aliment pourraient être plus enclins à percevoir le végétarisme ou le végétalisme comme une menace, en particulier lorsqu’ils sont confrontés à des difficultés liées à leurs habitudes alimentaires […]. (p. 7)
À défaut de certitude, plusieurs éléments portent à prendre au sérieux le chemin causal postulé par les auteurs.
- Au niveau purement descriptif, plusieurs études ont conduit au constat que les scores RWA et SDO étaient corrélés à des variables en rapport avec l’exploitation animale, dans un sens défavorable aux animaux.
- Partant des variables RWA et SDO, les médiateurs « menace végétarienne » et « suprémacisme humain » ont été testés dans d’autres travaux que celui examiné ici, et les analyses de médiation ont conduit là aussi à des résultats conformes aux attentes des auteurs.
- On a déjà testé un schéma comparable dans sa structure, sinon dans son contenu, pour analyser les effets de RWA et SDO sur des positions antiécologiques, et là encore le modèle de médiation a montré la compatibilité des chemins causaux postulés par les chercheurs avec les données recueillies (Footnote: Hoffarth, M. R., & Hodson, G. (2016). Green on the outside, red on the inside : Perceived environmentalist threat as a factor explaining political polarization of climate change. Journal of Environmental Psychology, 45, 40‑49.).
Dans ce qui suit, nous allons supposer que les relations de cause à effet posées par Ioannidou et al (2026) sont conformes à la réalité pour nous concentrer sur les inconnues qui demeurent dans cette hypothèse.
5. L'opacité des médiateurs
Les médiateurs « menace végétarienne » (pour SDO et RWA) et « suprémacisme humain » (pour SDO) fonctionnent bien, et pourtant nous ne savons pas exactement pourquoi les RWAs et SDOs répondent comme ils le font aux questionnaires relatifs à ces deux variables intermédiaires. Les quelques considérations qui suivent à ce propos viennent de moi et non du texte de Ioannidou et al. (2026). Mon objectif n’est pas de critiquer le travail de ces chercheurs. J’ai la faiblesse de croire qu’ils pourraient souscrire à ce qui va être dit et qu’eux-mêmes ont conscience de n’avoir levé que très partiellement le voile sur les raisons des attitudes qu’ils ont observées.
5.1. Les mystères du médiateur « suprémacisme humain »
Concentrons-nous sur le lien entre SDO et suprémacisme humain. Une lecture naïve consiste à n’y voir qu’une évidence : les SDOs sont, par définition, des personnes particulièrement attachées au maintien des rapports hiérarchiques entre groupes et hostiles à l’égalité. Ils ne feraient que manifester leurs penchants généraux lorsqu’on les interroge spécifiquement sur les rapports entre humains (groupe supérieur) et animaux (groupe subordonné) (Footnote: J’ai moi-même cédé à la lecture naïve dans mon commentaire de l’article de Dhont et Hodson(2014), quand j’ai écrit, sans creuser plus avant (à la section 3.1.) : « Les auteurs ont vérifié que l’attachement des SDOs au maintien du statut subordonné des groupes inférieurs s’appliquait aussi aux animaux grâce au test de suprémacisme humain. » Ma discussion du cas des SDOs s’en est trouvée appauvrie.). Cette interprétation n’est pas entièrement fausse : l’adhésion plus marquée des SDOs au suprémacisme humain doit probablement quelque chose à leur goût pour la hiérarchie intergroupe. Néanmoins, cette lecture est trompeuse en ce qu’elle suggère qu’on a affaire simplement à la transposition d’une attitude générale à un cas particulier. Or, la transposition est loin d’être parfaite. Il suffit pour s’en rendre compte de regarder les coefficients sur les flèches joignant le pôle « SDO » au pôle « suprématie humaine » dans les schémas résumant l’étude 2. Ils sont compris entre 0,36 et 0,38. Donc quand on s’élève de 1 sur l’échelle SDO, le score d’adhésion à la suprématie humaine augmente de beaucoup moins que 1 (Footnote: Si la transposition de la mentalité SDO au suprémacisme humain était parfaite, la valeur du coefficient b serait même supérieure à 1 : elle serait de l’ordre de 1,3. En effet, les coefficients b sont des coefficients de régression non standardisés (contrairement à ceux de l’article de Dhont et Hodson examiné dans le billet précédent qui étaient standardisés). Honnêtement, je ne l’aurais pas remarqué seule. C’est Claude (Anthropic) qui a tiqué sur la valeur 1 quand je lui ai demandé si ma phrase tenait la route sur le plan statistique. Il m’a appris que pour la relation qui nous occupe, la valeur maximale du coefficient ne serait de 1 que si les écarts-types sur les réponses aux deux questionnaires (SDO et suprématie humaine) étaient identiques. Or, un tableau fourni par Ioannidou et al. (le tableau reproduit au § 4.1. supra) montre que les écarts-types sont différents. Selon un calcul fourni par Claude, le plafond théorique du coefficient de régression – s'il traduisait une transposition parfaite du score SDO au score de suprématie humaine – serait dans ce cas de 1,3 (le rapport des écarts-types) et non de 1. Ce chiffre reste une approximation, car le calcul a été effectué sur la base écarts-types de l'échantillon complet de l'étude 2, les auteurs ne publiant pas les écarts-types propres aux sous-échantillons utilisés dans chaque modèle de médiation.). On n’a pas affaire à un décalque pur et simple d’une attitude générale à un cas particulier. Quant aux raisons de cela, on ne peut que conjecturer.
Un premier point est qu’on ne peut pas être sûr que le score SDO traduise une adhésion générale à la hiérarchie entre groupes. Le libellé des questions est certes très général, mais il est probable que tout ou partie des participants réponde en ayant en tête des rapports intergroupes qui leur importent particulièrement et non pas toutes les formes de rapports de domination existant dans la société. Dès lors, l’augmentation moins que proportionnelle du score de suprématie humaine quand on s’élève dans l’échelle SDO s’éclaire : que des personnes soient plus attachées que la moyenne à certaines relations hiérarchiques entre groupes humains n’implique pas forcément qu’elles soient plus désireuses que la moyenne de maintenir le statut subordonné des animaux.
Est-on au moins certain que les SDOs qui se disent d’accord avec les affirmations du questionnaire « suprémacisme humain » veulent tous exprimer combien la dominance des humains sur les animaux leur importe ? Eh bien non, car pour certains ce qui semble une prise de position concernant les animaux pourrait dissimuler une préoccupation portant sur les rapports entre groupes humains. Cette hypothèse est avancée par Leite, Dhont et Hodson dans « Common Ideological Roots of Speciesism and Generalized Ethnic Prejudice: The Social Dominance Human–Animal Relations Model (SD-HARM) » (2016) – un article dont deux des auteurs comptent également parmi les signataires de Ioannidou et al. (2026) :
Cependant, la question de savoir si les personnes présentant un score SDO plus élevé expriment un désir fondamental de domination humaine sur les animaux en soi, ou si elles se contentent d’adhérer à un spécisme plus marqué du fait de leur préférence pour l’inégalité dans les relations intergroupes humaines, mérite d’être approfondie. […] Cette dernière explication signifierait que les dominateurs sociaux s’opposent à l’octroi d’un statut plus élevé aux animaux car cela impliquerait presque inévitablement la reconnaissance d’un statut plus élevé pour les groupes humains de statut inférieur, en particulier ceux qui sont généralement la cible d’une déshumanisation animalisante. En d’autres termes, l’adhésion à des attitudes spécistes de la part des personnes ayant un score SDO élevé pourrait être considérée comme un simple effet collatéral de préférences pour la domination entre groupes humains ou comme un moyen stratégique de maintenir la hiérarchie sociale entre les groupes humains, plutôt que comme le reflet d’une préférence générale pour la dominance sur les exogroupes, qu’ils soient humains ou non humains. Dans le même ordre d’idées, Milfont et Sibley (2014) ont montré que le caractère SDO prédit un soutien plus fort à l’exploitation environnementale (en l’occurrence à une nouvelle exploitation minière) uniquement lorsque des groupes de statut élevé en tirent profit, renforçant ainsi les relations hiérarchiques intergroupes. Le caractère SDO ne prédisait pas le soutien à l’exploitation environnementale lorsqu’à la fois les groupes inférieurs et supérieurs en bénéficiaient. Appliquer cette approche à l’étude du spécisme impliquerait de comparer les réactions des participants face à l’amélioration du statut des animaux dans des situations ayant ou n’ayant pas de conséquences sur les relations intergroupes humaines […], ce qui constitue une piste de recherche intéressante pour des travaux futurs. (Leite, Dhont et Hodson, 2016, op. cit.)
En somme, la variable « suprémacisme humain » reste une boîte noire. On voit ce qui y rentre (elle est alimentée par SDO (Footnote: Dans le sens où un surcroît de score SDO prédit un surcroît de suprémacisme humain. Affirmation à ne pas confondre avec la proposition (fausse) selon laquelle seules les personnes à score SDO élevé auraient un score non négligeable au test de suprémacisme humain.)). On voit ce qui en sort (un surcroît d’attachement aux POA). Mais la manière exacte dont elle « convertit » l’intrant SDO en appétit pour les POA demeure inconnue. Comme on va le voir, la variable intermédiaire « menace végétarienne » est elle aussi une boîte noire.
5.2. Les mystères du médiateur « menace végétarienne »
Les chemins passant par la variable intermédiaire « menace végétarienne » indiquent que l’hostilité ressentie envers une catégorie d’humains renforce l’attachement des SDOs et RWAs aux aliments d’origine animale. Il est cependant malaisé de déterminer quelles sont précisément les raisons et la cible de cette hostilité.
Il semble improbable que les participants aient réagi uniquement au libellé exact du questionnaire. Dans cette hypothèse, ils auraient uniquement voulu exprimer leur désapprobation à l’égard d’un groupe qui ne se conforme pas aux coutumes alimentaires communes. Or, si l’on conçoit aisément que ce sentiment augmente quand on s’élève sur l’échelle RWA, on comprend moins bien qu’il se fasse davantage sentir quand on monte dans l’échelle SDO, car les SDOs ne sont pas caractérisés par un attachement particulièrement fort aux traditions. Tout au plus, l’effet « déplaisir ressenti du fait de l’atteinte aux coutumes alimentaires » aide-t-il à expliquer pourquoi les coefficients sur les flèches allant de « RWA » à « menace végétarienne » sont plus grands que ceux inscrits sur les flèches joignant « SDO » à « menace végétarienne » dans les schémas reproduits à la section 4.3. Reste qu’il est quasiment certain que les participants ont profité du questionnaire « menace végétarienne » pour manifester (aussi) leur défiance envers autre chose que le mépris des traditions. Et puisque la défiance est plus forte chez les SDOs et RWAs, il faut chercher les facteurs susceptibles de les froisser particulièrement, compte tenu de leur caractère.
Soyons clairs : au-delà de ces généralités, on ne dispose pas de données empiriques suffisantes pour ouvrir la boîte noire « menace végétarienne ». Il est très possible que la perception négative ne s’arrête pas au végétarisme et au végétalisme (des pratiques alimentaires), mais qu’elle englobe aussi le mouvement des droits des animaux, auquel cas il faudrait déterminer si elle affecte également l’appréciation portée sur des revendications purement welfaristes. Et s’il s’agit du mouvement des droits des animaux, il resterait à évaluer ce qui choque particulièrement les RWAs et SDOs :
- Ses objectifs ? Peut-être, mais à cet égard les RWAs et SDOs ne sont pas forcément très différents de la population générale qui, dans son écrasante majorité, ne manifeste aucun soutien effectif à la disparition des usages majeurs des animaux, dont les usages alimentaires.
- Sa façon de communiquer ? Il resterait à établir quels types de messages ou formes d’action indisposent particulièrement les RWAs et SDOs.
- Le profil de ses militants ? Le problème serait alors que les RWAs et SDOs percevraient les acteurs du mouvement de libération animale comme appartenant au camp opposé au leur sur des questions intrahumaines qui leur importent (des gens irrespectueux de l’autorité et des valeurs traditionnelles, des dangers pour l’ordre social ou pour des formes de hiérarchie entre groupes humains auxquelles ils tiennent).
Conclusion
On pourrait conjecturer longtemps sur les questions qui viennent d’être évoquées. Mais restons-en à Ioannidou et al. (2026) pour souligner deux choses. La première est que les auteurs ont conscience de l’ampleur des blancs qui restent à combler pour expliquer les réactions qu’ils constatent, même s’ils citent de nombreux travaux complétant à certains égards les leurs.
La seconde est qu’eux-mêmes observent et conjecturent au-delà du domaine couvert par leur propre étude. Par exemple, dans ce passage où ils évoquent une explication possible des faits constatés qui fait intervenir un facteur absent de leurs questionnaires :
Les fortes corrélations observées entre les indicateurs d’engagement pourraient également refléter une attitude défensive plus générale face aux restrictions perçues en matière d’autonomie alimentaire. Les végétaliens et les défenseurs des animaux sont souvent présentés comme moralisateurs ou condescendants, ce qui peut susciter une résistance psychologique face aux menaces perçues pesant sur le libre choix individuel, en particulier chez les sympathisants de droite. (p. 6)
On peut mentionner également l’anecdote frappante sur laquelle s’ouvre l’article de Ioannidou et al. (2026). Les auteurs évoquent une vidéo devenue virale de Nigel Farage, publiée en 2024, dans laquelle ce politicien britannique de droite déplore qu’un hôtel inclue dans son offre des laits d’amande et d’avoine, qu’il qualifie « d’options de gauche », et s’exclame : « Je veux du vrai lait, bon sang ! » Derrière l’anecdote se profile l’inquiétante évolution vers une utilisation des choix alimentaires comme marqueurs de loyauté à une idéologie politique. « Une telle rhétorique reflète également des styles de communication populistes, qui présentent souvent les initiatives en faveur d’une alimentation végétale ou de la protection de l’environnement comme des projets déconnectés des préoccupations des “gens ordinaires”, promus par des élites progressistes ou cosmopolites », ajoutent les auteurs. (p. 1)
Plus loin (p. 7), Ioannidou et al (2026) évoquent les questions de stratégie qui se posent au mouvement animaliste dans ce contexte difficile. Pour toucher les conservateurs, doit-il revoir la formulation de ses messages ? Doit-il favoriser l’émergence de nouveaux messagers qui inspirent davantage confiance à la droite ? Et comment réagiront dans ce cas ses supporteurs de gauche ?
Malgré l’existence de travaux en rapport avec ces thèmes, les lacunes à combler pour répondre à ces interrogations restent immenses. Néanmoins, les références et réflexions qu’ajoutent Ioannidou et al. (2026) au compte rendu de leur propre étude donnent de l’espoir en ce qu’elles montrent l’existence de chercheurs et de militants bien décidés à progresser dans la compréhension des leviers qui permettraient aux défenseurs des animaux de mieux avoir prise sur la droite.
© Estiva Reus
Billet publié le 22-09-2026 sur le blog du site estivareus.com
Crédit illustration : © Frédéric Dupont
Notes
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