Résumé : L’autoritarisme de droite (RWA) et l’orientation vers la dominance sociale (SDO) comptent parmi les notions mobilisées dans de très nombreuses études de psychologie sociale. Cet article explique comment sont définis ou repérés les profils SDO et RWA, et indique quels traits psychologiques, attitudes ou opinions sont surreprésentés parmi les personnes présentant ces profils. Un des points rappelés dans le texte est que les mentalités SDO et RWA sont fortement corrélées à un ancrage politique à droite. En revanche, il n’est pas vrai que l’ensemble des électeurs de droite présentent des scores élevés aux tests mesurant l’orientation vers la dominance sociale ou le penchant à l’autoritarisme de droite.

Mots-clés : autoritarisme de droite, orientation vers la dominance sociale, RWA, SDO, sympathisants de droite.







Table des matières



 



Introduction

Ce billet s’inscrit dans une série sur le thème « La droite et la cause animale », bien qu’il n’y soit pas question d’animaux. Il constitue effet un préalable nécessaire à la présentation de travaux de psychologie sociale qui feront l’objet de billets suivants et qui traitent des effets qu’ont certaines mentalités de droite sur des attitudes en rapport avec l’exploitation animale. Les chercheurs que nous évoquerons ayant choisi d’aborder le sujet à travers le prisme de l’autoritarisme de droite (RWA) et de l’orientation vers la dominance sociale (SDO), il est indispensable de savoir ce que recouvrent ces notions pour comprendre le sens des résultats dont ils font état. Voici donc une fiche résumant ce que l’on sait du profil des personnes présentant un score élevé aux tests SDO ou RWA. Elle s’achève sur l’énoncé de quelques limites à prendre en considération pour éviter de surestimer l’étendue des connaissances accessibles quand on emprunte le « canal SDO/RWA ».

1. L’autoritarisme de droite (RWA)

L’autoritarisme de droite, désigné par le sigle RWA (right-wing authoritarianism) est une notion de psychologie sociale qui fut forgée en 1981 par Bob Altemeyer pour décrire un type de personnalité présentant 3 caractéristiques :

- un fort degré de soumission aux autorités perçues comme légitimes ;

- un fort degré d’adhésion aux conventions sociales établies et soutenues par les autorités ;

- une attitude hostile ou agressive envers les groupes ou personnes perçus comme une menace envers l’ordre établi ou désignés comme des ennemis par les autorités.

Concrètement, les personnes considérées comme autoritaires de droite sont celles qui obtiennent un score total élevé à un questionnaire RWA. Nous utiliserons par la suite l’appellation « les RWAs » pour désigner ces personnes.

Il existe plusieurs versions du questionnaire, plus ou moins longues. Le test comporte à la fois des affirmations conformes à ce qu’on pense être le penchant autoritaire, et des affirmations contraires à l’autoritarisme pour limiter les effets du biais d’acquiescement. Pour chaque affirmation, les sondés peuvent moduler leur réponse sur une échelle à 5 ou 7 degrés allant de « tout à fait d’accord » à « pas du tout d’accord ». Le score total est calculé en additionnant les notes données à chaque affirmation, celles portant sur les affirmations anti-autoritaires étant comptées en négatif. Voici type commun de questionnaire RWA. Seules les 6 premières affirmations vont dans le sens de la mentalité autoritaire de droite.

  1. L'obéissance et le respect de l'autorité sont les principales vertus que les enfants doivent apprendre.
  2. Notre pays a besoin d'un dirigeant fort pour éradiquer les courants radicaux et immoraux qui prévalent aujourd'hui dans la société.
  3. Notre pays sera grand si nous honorons les façons de vivre de nos ancêtres.
  4. Les « usages d'antan » et les « valeurs d'antan » restent le meilleur modèle de vie.
  5. La situation dans notre pays s'améliorerait considérablement si les fauteurs de troubles étaient traités plus sévèrement.
  6. Il vaut toujours mieux se fier au jugement des autorités compétentes plutôt que d'écouter les dissidents.
  7. (contraire) Notre pays n'a pas besoin de plus de discipline et d'autorité.
  8. (contraire) Les gens devraient pouvoir remettre en question l'autorité et contester les valeurs traditionnelles.

Des travaux ont établi l’existence de corrélations modérées entre un score élevé au test RWA et certains traits de personnalité. Ceci concerne deux traits présents à la fois dans le modèle des Big Five et dans le modèle HEXACO : le caractère RWA est corrélé négativement à l’ouverture et positivement à la conscienciosité. Le second lien (conscienciosité) est toutefois moins robuste que le premier (ouverture) : il n’est vérifié que dans une partie des études effectuées.

Une information proche de celle fournie par un niveau faible d’ouverture à l’expérience est apportée par la façon dont les RWAs se situent sur d’autres échelles employées en psychologie, telles que le besoin de clôture cognitive ou le dogmatisme. On constate sur ce plan des corrélations positives d’ampleur modérée. Les individus présentant un besoin de clôture ont une aversion pour l’incertitude ou l’ambiguïté. Ils veulent s’appuyer sur des réponses claires, tranchées et définitives, obtenues rapidement. Ils n’aiment pas formuler des hypothèses ou rechercher de l’information et rechignent à prendre en considération les données qui leur parviennent lorsqu’elles contredisent les hypothèses qu’ils ont faites leurs. Cette attitude rejoint celle associée au dogmatisme, c’est-à-dire la tendance à adhérer à un système de croyances considéré comme absolument vrai et à refuser de prendre en considération ce qui pourrait ébranler ces croyances.

Quelques corrélations ont également été établies entre un score RWA élevé et certains caractères sociodémographiques : âge, niveau d’éducation, milieu rural ou urbain et religiosité. En revanche, le lien avec le genre est incertain : certaines études montrent un score RWA plus élevé chez les femmes, tandis que d’autres ne font apparaître aucune différence significative selon le sexe.

L’autoritarisme de droite est plus marqué chez les personnes âgées que chez les plus jeunes. Mais le débat reste ouvert entre effet d'âge (on devient plus autoritaire en vieillissant) et effet de cohorte (les générations plus anciennes ont été socialisées différemment).

Le score RWA est plus élevé chez les personnes ayant un faible niveau d’éducation que chez les plus diplômés.

L’autoritarisme de droite est plus répandu dans les campagnes et petites villes que dans les grandes métropoles.

La corrélation la plus forte concerne la religiosité : le score RWA est plus fréquemment élevé chez les croyants très pratiquants.

Précisons que quand on parle de « scores élevés au test RWA », il s’agit d’une notion relative : on parle des personnes qui se situent dans la tranche haute des scores relevés lors des enquêtes, ce qui ne signifie pas qu’elles ont approuvé toutes les affirmations autoritaires qui leur ont été soumises. Les profils RWA extrêmes sont rares. On a plutôt affaire à des sondés dont le score se situe dans la zone médiane-haute des notes possibles attribuées aux réponses au questionnaire.

On doit à John Duckitt, d’avoir associé en 2001 la mentalité RWA à une certaine façon de percevoir le monde à travers le concept de monde dangereux, dont se sont emparés de nombreux chercheurs dans des travaux ultérieurs (Footnote: Pour une synthèse datant de décembre 2010 des recherches menées dans cette optique, on peut consulter l’article de John Duckitt et Chris Sibley intitulé « Personality, Ideology, Prejudice, and Politics: A Dual‐Process Motivational Model ».). Duckitt lui-même, souvent en collaboration avec Chris Sibley, a beaucoup fait pour consolider cette notion et la tester empiriquement. Pour eux, la mentalité RWA, ou la mentalité SDO sur laquelle ils ont aussi beaucoup travaillé, ne sont pas des traits de personnalité fondamentaux comme ceux indiqués par le positionnement des individus sur les échelles associées à chacun des Big Five. Elles découlent de l’interaction entre des traits de personnalités individuels et le contexte social dans lequel évoluent les personnes, selon un schéma de ce type :

Personnalité + environnement → vision du monde (monde dangereux) → idéologie/attitude sociale (RWA)

Les RWAs présentent un degré élevé de conformisme social, ce qui les rend particulièrement sensibles à ce qui leur semble menacer l’ordre établi. Ils perçoivent le monde comme instable, menaçant, imprévisible, risquant de sombrer dans le chaos, ce qui alimente leur besoin d’ordre, d’autorité, de normes fortes.

Le degré élevé de clôture cognitive présent chez une partie d’entre eux est à la fois cause et conséquence de leur perception d’un monde dangereux. Ils sont dérangés par ce qui prétend troubler les convictions acquises ou qui est étranger à leur environnement familier. En retour, les menaces perçues activent le rejet de l’ambiguïté ou de la complexité : dans un monde dangereux, on a besoin de certitudes et de lignes de conduite claires.

Les RWAs aspirent à établir et préserver la cohésion sociale. Ils accordent beaucoup d’importance à la stabilité et la sécurité – des valeurs qui chez eux priment sur l’attachement à la liberté individuelle.

Les études menées en Europe et aux États-Unis montrent que les RWAs sont plus hostiles que la moyenne aux immigrés et à d’autres exogroupes (ethniques, religieux, culturels). Le moteur de ce rejet réside moins dans une inquiétude d’ordre économique (ils prennent nos emplois) que dans la perception d’une menace culturelle (ils ne partagent pas nos valeurs, nos traditions, notre mode de vie).

Les RWAs ne sont pas indifféremment hostiles à tous les exogroupes. Ils sont opposés à ceux qu’ils jugent éloignés des normes qu’ils chérissent, notamment les catégories d’immigrés dont la culture leur paraît trop étrangère à la leur. Cette attitude de rejet se manifeste aussi envers ceux de leurs concitoyens qui ont des valeurs ou un mode de vie qu’ils réprouvent – envers tous ceux qu’ils considèrent comme déviants ou délinquants.

De multiples études menées dans des pays occidentaux ont montré que l’orientation RWA est un prédicteur très robuste du vote à droite. Les RWAs sont attirés par les partis qui promettent une politique sécuritaire ferme, une défense des traditions et un contrôle rigoureux de l’immigration. Là encore, le volet économique (programme à tonalité pro-marché) n’est pas déterminant pour eux. Selon les pays et les périodes, ils peuvent se tourner vers des partis conservateurs classiques ou vers des partis populistes de droite.

Le caractère RWA est un trait de personnalité ou une attitude sociale qui reste relativement stable au cours du temps. Il peut cependant connaître des variations : lorsque les menaces perçues augmentent, le score au test RWA augmente lui aussi, ainsi que l’attirance pour les options politiques fortement autoritaires.

2. L'orientation vers la dominance sociale (SDO)

L’orientation vers la dominance sociale ou SDO (social dominance orientation) est une notion de psychologie sociale forgée par Jim Sidanius et Felicia Pratto en 1992. Chez ses initiateurs, elle est associée à une théorie de la dominance sociale que je m’abstiendrai d’exposer, car beaucoup des travaux menés dans ce domaine n’ont pas besoin de se référer à la théorie en question. Ils étudient les relations entre le score obtenu à un questionnaire SDO et diverses caractéristiques psychologiques ou sociales. En pratique, ce qu’on mesure c’est la position exprimée par les sondés sur les affirmations contenues dans le questionnaire, rien de plus. La note totale est établie de la même façon que pour le score RWA. Il existe différentes versions du questionnaire SDO. Voici à titre d’exemple une version courte dans laquelle seules les 6 premières affirmations vont dans le sens d’une orientation vers la dominance sociale :

  1. Certains groupes de personnes sont tout simplement inférieurs à d’autres groupes.
  2. Pour réussir dans la vie, il faut parfois piétiner d’autres groupes.
  3. Il faut parfois forcer d’autres groupes à rester à leur place.
  4. Les groupes inférieurs devraient rester à leur place.
  5. C’est probablement une bonne chose que certains groupes soient en haut et d’autres en bas de l’échelle.
  6. Ce n’est pas un problème que certains groupes aient plus de chance dans la vie que d’autres.
  7. (contraire) L’égalité entre les groupes devrait être notre idéal.
  8. (contraire) Tous les groupes devraient avoir les mêmes chances dans la vie.

On perçoit à la lecture du questionnaire qu’il est destiné à détecter des personnes favorables à une organisation hiérarchique de la société et disposées à recourir à la force pour maintenir en place les rapports entre groupes dominants et subordonnés.

De façon générale, les questionnaires de psychologie sociale captent les positions des sondés sur les propositions qui leur sont soumises, mais ne suffisent pas à révéler les raisons ou motivations qui sous-tendent ces positions. La lecture que l’on fait d’un score élevé au test SDO relève donc de l’interprétation. Celle proposée par John Duckitt est particulièrement influente. Alors qu’il associe aux RWAs la notion de « monde dangereux », c’est la perception d’un monde régi par la « loi de la jungle » qui lui semble caractériser les SDOs : leur vision est axée sur la hiérarchie et la compétition – une compétition dure au sein d’un système fonctionnant comme un jeu à somme nulle.

On a établi de façon robuste des corrélations faibles à modérées entre le score SDO et le score obtenu à des tests mesurant certains traits de personnalité.

On observe une corrélation négative modérée entre SDO et agréabilité, l’un des axes du Big Five. La corrélation est plus forte avec l’une des facettes composant l’agréabilité : les SDOs sont peu altruistes. On a également une corrélation négative avec l’empathie ou la compassion.

Les SDOs présentent un score faible en honnêteté-humilité, un des axes du modèle HEXACO.

L’orientation vers la dominance sociale est liée aux valeurs d’auto-amélioration (pouvoir, réussite) et négativement associée aux valeurs de bienveillance.

On trouve également des associations entre SDO et certaines variables sociodémographiques. Les hommes ont un score SDO un peu supérieur à celui des femmes (Footnote: La différence entre les scores moyens selon le genre est un résultat très robuste, car observé lors de nombreuses enquêtes réalisées dans différents pays et milieux sociaux. Cependant, si l’écart des moyennes hommes-femmes est réel, il est de faible magnitude, de sorte qu’il serait abusif de considérer la mentalité SDO comme un trait typiquement masculin.). Les membres de groupes à statut social élevé sont en général plus orientés vers la dominance sociale que les membres de groupes à statut inférieur. Ce résultat classique a toutefois été nuancé dans des travaux plus récents.

Le caractère SDO d’une personne est un trait relativement stable. Le score peut varier au cours du temps avec un changement de contexte, par exemple augmenter quand le sujet sent le rang social de son groupe plus menacé, ou lorsque la compétition devient plus sévère pour accéder à des ressources rares. Mais, en général, les personnes qui sont dans la tranche haute du score SDO y restent. Notons que cette tranche haute du score s’avère souvent inclure principalement des notes au questionnaire peu éloignées de la médiane des notes possibles, du fait que la note moyenne relevée sur l’ensemble des participants aux enquêtes menées est souvent assez basse. Autrement dit : les profils SDO marqués (note proche du maximum possible) sont rares.

Les SDOs manifestent des préjugés ou une attitude hostile envers les groupes subordonnés, ainsi qu’envers les groupes qui contestent la hiérarchie. Ils déprécient les immigrés, les minorités raciales ou ethniques, ainsi que les pauvres, en particulier lorsque ces derniers bénéficient d’aides sociales. Leur vision hiérarchique s’exprime aussi au détriment des femmes ou des minorités sexuelles. Toutefois, dans la littérature, ce sont les liens SDO-racisme et SDO-classisme qui ont été établis de la façon la plus robuste et la plus large. Le caractère SDO exacerbe davantage le racisme que le sexisme, même s’il existe bien une relation entre SDO et misogynie. Concernant l’homophobie, elle est plus puissamment prédite par l’autoritarisme de droite que par l’orientation vers la dominance sociale.

Comme les RWAs, les SDOs se situent très majoritairement à droite sur l’échiquier politique.

3. SDO et RWA : des profils différents

Les enquêtes menées révèlent une corrélation positive faible à modérée entre SDO et RWA, le coefficient de corrélation se situant dans la plupart des cas entre 0,2 et 0,45. Autrement dit : il n’est pas rare que le score d’une personne soit haut à la fois au questionnaire SDO et au questionnaire RWA, mais l’association des deux est loin d’être systématique.

Mieux vaut considérer qu’il s’agit de deux profils ou mentalités différents même si, en pratique, les SDOs et RWAs donnent leurs suffrages aux mêmes types de partis politiques, et même s’il y a des mesures qui recueillent une franche approbation des uns et des autres telles que la lutte contre l’immigration, la répression des mouvements contestataires ou encore l’infliction de peines lourdes aux criminels et délinquants. Les mobiles ou aspirations profonds sous-jacents ne sont pas les mêmes (stabilité, ordre et tradition pour les uns, hiérarchie et compétition pour les autres). Au demeurant, des différences sur les mesures jugées souhaitables et des écarts dans les appréciations portées sur certaines questions apparaissent quand on y regarde de plus près.

En matière de sexisme, les profils SDO sont plutôt associés au sexisme hostile tandis que les profils RWA tendent davantage vers le sexisme bienveillant (Footnote: Selon la distinction forgée par Peter Glick et Susan Fiske en 1996, le sexisme hostile correspond à une attitude négative envers les femmes, qui sont perçues comme incompétentes, manipulatrices ou cherchant à prendre le pouvoir sur les hommes. Le sexisme bienveillant est quant à lui caractérisé par la conviction que les genres sont différents et complémentaires, par l’attachement au couple hétérosexuel, et par un certain paternalisme des hommes envers les femmes. Il glorifie volontiers les femmes tout en les présentant comme des êtres fragiles qui ont besoin d’être protégés. On peut consulter ici un questionnaire de psychologie sociale distinguant les affirmations relevant des deux formes de sexisme.).

Dans les pays où la religion reste prégnante, elle est survalorisée par les RWAs, tandis que les SDOs ne se distinguent pas par une religiosité très marquée.

Ce sont surtout les SDOs qui sont attirés par le volet économique des programmes de droite, ordinairement plus libéraux que ceux des partis de gauche : les SDOs sont fortement opposés à la redistribution et très favorables au libre jeu du marché – sans doute en lien avec leur vision des relations humaines axée sur la compétition.

Tant les SDOs que les RWAs soutiennent des dépenses militaires élevées, mais alors que les RWAs retiennent surtout la fonction défensive de l’armée, les SDOs sont de surcroît attirés par les opérations offensives destinées à accroître le pouvoir géopolitique ou l’extension territoriale de la nation.

Des catégories telles que les obèses ou les handicapés mentaux sont facilement dépréciées par les SDOs, alors qu’elles ne sont pas particulièrement dévalorisées par les RWAs.

Et, comme on l’a vu dans les sections précédentes, les traits psychologiques assez souvent associés aux mentalités SDO et RWA, sont différents. C’est seulement chez les SDOs que l’on constate une faiblesse des traits prosociaux (empathie, altruisme, bienveillance), tandis que les RWAs se distinguent surtout par une certaine fermeture d’esprit (Footnote: À vrai dire, il existe aussi une corrélation négative entre SDO et ouverture à l’expérience, mais elle de niveau faible.).

Même si les deux profils débouchent sur des attitudes de rejet ou d’agression envers les membres de certains groupes, le chemin qui conduit à cela n’est pas le même. Les RWAs sont davantage portés par l’attachement à leur groupe, dont ils veulent préserver l’homogénéité et la cohésion ; ils veulent garantir la sécurité collective. Les SDOs sont plus autocentrés, plus tournés vers la réussite personnelle. Ils sont aussi moins regardants sur les moyens de parvenir à leurs fins, avec des scores plus bas que les RWAs sur des échelles de sens du devoir, ou de moralité.

Afin d’éviter les généralisations abusives, il est bon de redire que les corrélations ne sont que partielles entre un score élevé sur l’échelle RWA ou SDO et les autres traits de personnalité ou attitudes qui ont été évoqués. Tous les SDOs ne rêvent pas d’annexer le Groenland et tous les RWAs ne sont pas des bigots bornés. Ajoutons qu’afin d’illustrer pourquoi il est préférable d’analyser séparément les deux profils, nous avons juxtaposé dans ce qui précède des résultats largement répliqués et des données issues d’études particulières (par exemple celle portant sur les attentes différenciées en matière de dépenses militaires) dont il faudrait vérifier qu’elles valent dans d’autres pays et pour d’autres échantillons que ceux observés par les chercheurs.

4. La part des SDOs et RWAs dans la population est inconnue

Quand on cherche à évaluer l’influence exercée par les mentalités SDO et RWA sur des choix de société, il est assez naturel de se demander combien de personnes dans un pays présentent ces deux types de profils. Toutefois, on parvient rapidement au constat que l’on n’en sait rien.

On n’en sait rien parce que les psychologues sociaux ne travaillent pas sur des échantillons représentatifs.

On n’en sait rien parce que, selon les études, ce ne sont pas les mêmes questionnaires qui sont utilisés : ces questionnaires ont entre eux une parenté certaine, mais ils diffèrent notamment par le nombre d’affirmations retenues.

On n’en sait rien parce que les scores aux tests SDO et RWA s’inscrivent dans un continuum. C’est par commodité que nous avons utilisé les appellations « les SDOs » et « les RWAS » pour désigner les personnes qui se situent dans la tranche haute des scores relevés, mais si on voulait fixer un seuil à partir duquel on rentre dans la tranche haute, le choix de ce seuil serait nécessairement arbitraire. En fait, les chercheurs n’ont pas besoin de recourir à ce procédé. Ce qu’ils mettent en évidence, c’est qu’à mesure qu’on s’élève dans l’échelle SDO ou RWA, on constate une augmentation ou diminution de telle autre caractéristique (un comportement, une opinion, un trait psychologique…), le lien entre les deux pouvant être plus ou moins marqué.

Ajoutons que le contenu donné, par exemple, à la fidélité à la tradition, varie forcément selon les milieux et les pays, si bien que les RWAs d’ici ne sont pas les sosies de ceux d’ailleurs (Footnote: Signalons à ce propos un fait qui semble contredire ce qui est affirmé dans l’intitulé de cette section, mais qui d’une certaine façon conforte l’idée qu’on aurait du mal à établir la prévalence des profils RWA ou SDO dans diverses populations d’une façon à la fois fiable et significative. Il existe bien une étude chiffrant la part des habitants de divers pays occidentaux présentant un score RWA élevé. Elle a été effectuée au printemps 2021 par Rachel Venaglia et Laura Maxwell pour la société Morning Consult. Les résultats en sont reproduits sur la page Wikipedia « Personnalité autoritaire de droite », à la section « prévalence ». Selon cette étude, le pourcentage de RWAs serait bien plus élevé aux États-Unis que dans les autres pays : plus du double. Seulement, il est bien difficile d’en conclure quoi que ce soit, car les autrices ont utilisé un questionnaire très proche de celui forgé par Altemeyer (20 affirmations sur les 22 du questionnaire d’origine). Or celui-ci comporte beaucoup d’affirmations à connotation religieuse (« le péché qui nous ruine » ; « les lois de Dieu » ; les « gens immoraux » qui poursuivent des « fins impies » ; etc.). Mécaniquement, ces formulations sont davantage approuvées aux États-Unis où la croyance religieuse est très prégnante et largement affichée dans la sphère publique que dans des pays plus laïcs (Canada, Australie, Espagne, France, etc.). C’est à raison que cet aspect trop étasunien du questionnaire RWA a été gommé dans les versions plus courtes comme celle qui a été citée plus haut en exemple. Mais ce qu’on gagne en universalité est perdu en précision. On voit moins à quoi correspond l’attachement à des pratiques et valeurs traditionnelles, de sorte que la même étiquette « RWA » est accolée à des personnes dont les attitudes et les valeurs diffèrent selon les milieux ou les pays.).

Ces raisons expliquent très bien l’absence d’évaluation fiable de la proportion de RWAs ou de SDOs dans une population, même si on ne peut s’empêcher d’être déçu face à ce manque quand on cherche à estimer leur poids dans la vie politique.

Cette déception a au moins le mérite de nous éviter de céder à l’illusion de disposer de descriptions précises de réalités sociales clairement délimitées. Les psychologues sociaux eux-mêmes échappent sans doute à cette illusion, mais les néophytes consultant leurs travaux peuvent y être sujets. En effet, les articles de psychologie sociale regorgent de tableaux et graphiques. Rapidement survolés, ils peuvent provoquer le mirage d’être face à une mesure exacte de phénomènes sociaux. En fait, l’abondance de chiffres ne reflète nullement une connaissance millimétrique des attitudes ou des croyances présentes à l’échelle de la société. Elle résulte du fait que les scores à de nombreux tests de psychologie sont des nombres, et que ces nombres, recueillis sur des échantillons particuliers de personnes, constituent la matière première sur laquelle les chercheurs se livrent à moult analyses statistiques de haute volée.

5. Droite ≠ SDO + RWA

Terminons sur une évidence qui mérite d’être rappelée alors que nous nous apprêtons (dans les billets suivants) à explorer des enquêtes utilisant les tests SDO et RWA.

Les personnes qui se situent dans la tranche haute des scores aux questionnaires SDO et RWA ne forment pas « la droite » mais une composante de celle-ci. On peut voter à droite sans compter parmi les SDOs ou les RWAs. On peut voter à droite sans partager les préférences conservatrices sur des questions de mœurs (aversion pour le mariage entre personnes du même sexe, attachement à une division sexuée des rôles sociaux…). On peut voter à droite sans percevoir les immigrés comme une menace. On peut souhaiter laisser plus de place au marché dans la vie économique sans lien avec un souci d’entériner les hiérarchies établies : c’est ce que font les gens qui croient aux thèses des économistes libéraux qui enseignent que la concurrence et la libre entreprise servent mieux l’intérêt général que des politiques dirigistes et qu’elles ont même des vertus égalisatrices (Footnote: Par exemple, la libre circulation des marchandises, personnes et capitaux est supposée réduire l’écart entre les niveaux de développement des pays. Plus généralement, les théories économiques libérales ne présentent pas la concurrence comme un jeu à somme nulle, mais comme un jeu à somme positive : laisser davantage de place aux mécanismes de marché fait, selon ces approches, plus de gagnants que de perdants dans la société.). On peut voter à droite, comme à gauche, pour sa pomme : pour le programme qui promet les mesures qui amélioreront le plus notre situation personnelle…

Même en considérant uniquement la psychologie sociale (alors qu’elle n’est qu’une des disciplines traitant de l’orientation politique), on constate que les tests SDO et RWA ne sont pas les seules échelles disponibles pour estimer le degré de conservatisme des individus. Jim Everett dans son article « The 12 Item Social and Economic Conservatism Scale (SECS) » (2013) en énumère d’autres, tout en en proposant une supplémentaire. Ajoutons que, toujours en psychologie sociale, de nombreux travaux relatifs aux idéologies politiques ont été menés en se référant à la théorie des fondements moraux.

Seulement, il se trouve que les psychologues sociaux investis dans des recherches sur les attitudes relatives à l’exploitation animale ou à la consommation de produits animaux utilisent beaucoup les tests SDO et RWA, alors qu’ils emploient moins ou pas du tout, les autres indicateurs relatifs aux mentalités ou positionnements de droite (Footnote: Du moins est-ce ce que je constate dans les articles que j’ai pu parcourir jusqu’ici. Les indicateurs SDO/RWA y occupent la place centrale. Ils sont parfois complétés par une échelle destinée à mesurer le degré de conservatisme politique ou par l’insertion d’une question demandant aux sondés de s’auto-positionner sur l’axe gauche-droite. Je n’ai pas trouvé jusqu’à présent de travaux de recherche centrés sur les rapports humains-animaux qui cherchent à exploiter la théorie des fondements moraux. Il va sans dire toutefois que mes lectures ne couvrent qu’une petite partie de la littérature disponible sur ce thème, bien qu’elles dépassent les quelques articles dont je vous parlerai dans les prochains billets.).

Est-ce qu’en abordant pour cette raison les mentalités de droite à travers le prisme SDO-RWA, nous allons faire comme l’ivrogne qui ne cherche ses clés perdues que sous le lampadaire parce que c’est là qu’il y a de la lumière ? Il y a un peu de ça, mais pas au point de ruiner l’intérêt de prendre connaissance des travaux menés en procédant de la sorte. Il faut seulement garder en tête que les SDOs et RWAs ne constituent qu’une fraction des sympathisants de droite – et une fraction dont on ne sait pas chiffrer l’importance. Une fois cela bien enregistré, un fait significatif demeure : les personnes au caractère SDO ou RWA marqué votent généralement à droite. Cela suffit à impliquer que les partis de droite, plus que ceux de gauche, doivent se soucier de satisfaire, ou du moins de ne pas trop froisser, ce type d’électeurs. Il en découle aussi qu’il y a des hommes et femmes situés haut dans les échelles SDO et RWA parmi le personnel politique de droite, lequel a davantage de pouvoir que les simples citoyens d’influer sur la gouvernance du pays. Ainsi, sans constituer la totalité de la droite, les SDOs et RWAs pèsent forcément sur le style de celle-ci. On ne perd donc pas son temps en cherchant à mieux connaître l’attitude des personnes présentant ces profils sur des questions affectant les animaux. 









Notes

Notes :