Un glissement politique vers la droite s’est récemment manifesté dans de nombreuses démocraties du monde. Cette tendance constitue un défi pour le mouvement animaliste, dans la mesure où le souci du bien-être animal est généralement plus marqué chez les tenants d’idéologies politiques de gauche que chez les tenants d’idéologies de droite. Les sympathisants de droite sont plus enclins à défendre les traditions, à résister au changement social et à soutenir la domination humaine sur les animaux — autant de facteurs prédictifs d’une moindre ouverture aux mesures de protection animale (voir par ex. Dhont & Hodson, 2014 ; Dhont et al., 2016 ; Hoffarth et al., 2019). Néanmoins, face à la montée en puissance de la droite, certains défenseurs des animaux ont commencé à s'interroger sur l'opportunité de reconsidérer l'étroite association du mouvement avec la gauche politique (Arévalo & Ólafsson, 2024 ; Anthis, 2020 ; Dhont & Ioannidou, 2025).
Les arguments
La principale justification avancée en faveur d’un effort pour mobiliser les électeurs de droite est que leur soutien pourrait s’avérer indispensable à l’adoption et à la mise en œuvre de mesures favorables aux animaux. Les politiques visant à améliorer les conditions de vie des animaux ou à réformer le système alimentaire requièrent en effet un soutien électoral suffisamment large pour franchir des seuils critiques et permettre aux législateurs d'agir sans craindre de réactions négatives de la part de l'opinion publique. Ainsi, en 2022, un référendum suisse visant à abolir l'élevage industriel a été rejeté par 62,9 % des votants ; les sondages post-électoraux indiquaient un soutien majoritaire des électeurs de gauche, mais un soutien faible au centre et à droite. En revanche, des mesures telles que le « Preventing Animal Cruelty and Torture Act » aux États-Unis et le « Plan d'action pour les aliments d'origine végétale » au Danemark ont été adoptées grâce à un fort soutien transpartisan. En somme, compte tenu des glissements actuels vers la droite, les défenseurs des animaux n'auraient guère d'autre choix que de chercher l’appui des électeurs et responsables politiques de droite s'ils veulent faire avancer les réformes en faveur du bien-être animal.
Bien que les valeurs fondamentales du mouvement tendent à s'aligner essentiellement sur les idéologies de gauche, se concentrer exclusivement sur un public de gauche risque d'accentuer la polarisation existante. Si le bien-être animal continue d'être perçu principalement comme une cause de gauche, il pourrait se trouver entraîné dans les dynamiques plus larges des « guerres culturelles », à l'image du changement climatique. Il est donc crucial de dépolariser rapidement la question du bien-être animal, car une polarisation accrue pourrait s'avérer difficile à inverser ultérieurement.
Un facteur facilitant important pour mobiliser la droite, évoqué tant par les militants que par les chercheurs, est que beaucoup de sympathisants de droite pourraient se montrer réceptifs aux appels fondés sur la souffrance animale. Cette hypothèse repose sur le constat que les personnes situées des deux côtés du spectre politique ne diffèrent que peu dans la valeur qu’elles accordent à la prévention de la souffrance d’autrui (Kivikangas et al., 2021). Des données préliminaires suggèrent en effet que les arguments en faveur du bien-être animal trouvent un écho considérable chez (certaines) personnes de droite — un écho sans doute supérieur à celui d’autres questions liées à l’élevage (comme les atteintes à l’environnement ; Dhont et al., en préparation ; Jenni & Hopwood, à paraître).
À l’inverse, les objections à l’idée de mobiliser la droite sur le bien-être animal portent souvent sur des effets secondaires indésirables potentiels et sur des questions de faisabilité. Même si de nombreux conservateurs sont sensibles aux problèmes de bien-être animal, ils peuvent avoir des conceptions différentes de celles de leurs homologues de gauche, que soit concernant les politiques souhaitables (par exemple, préférer les mesures volontaires aux obligations réglementaires) ou le traitement des animaux (par exemple préférer une approche welfariste plutôt que fondée sur les droits). Cela a des implications importantes quant à la manière de s'adresser à ce public. Les militants pourraient devoir adapter ou reformuler leurs arguments pour qu'ils s’accordent avec les idéaux de la droite. Or cette approche risque d'exiger un affaiblissement des messages fondamentaux et d'aliéner les soutiens existants à gauche. Les efforts d'adaptation des arguments pourraient également contraindre les militants de gauche à faire preuve de flexibilité morale, pouvant générer chez eux un sentiment d'inauthenticité (Isiminger & Giner-Sorolla, 2024).
Dans le même ordre d'idées, les militants devraient éviter d'aborder des questions connexes mais hautement polarisées, telles que la politique climatique ou les débats sur la justice sociale, susceptibles d'aliéner les individus de droite. À long terme, une réorientation du travail militant en direction de la droite pourrait risquer de fragiliser involontairement la cohésion du groupe et de créer des tensions au sein des soutiens existants. Elle pourrait également éloigner des alliés potentiels (par exemple, les organisations environnementales) et des membres dont la coopération et les ressources peuvent s'avérer déterminantes pour le succès législatif.
Compte tenu de ces aspects préoccupants, il vaudrait peut-être mieux qu’il revienne à des militants de droite de s’adresser au public de droite. Ceci permettrait par ailleurs de lever un autre obstacle : il se peut en effet que les personnes de droite ne fassent guère confiance aux organisations qu’elles perçoivent comme étant de gauche. Des organisations dotées d’une identité conservatrice leur sembleraient sans doute plus crédibles et plus authentiques, mais elles sont relativement rares. Soutenir la création et le développement de telles organisations pourrait donc être une opportunité (et un défi) pour le mouvement de défense du bien-être animal.
Pistes pour la recherche future
Bien que les arguments présentés soient plausibles, beaucoup reposent sur des hypothèses non vérifiées, ce qui rend indispensables des recherches complémentaires. Une première étape nécessaire consiste à rassembler les données empiriques permettant de comprendre ce qui importe aux publics conservateurs à propos des animaux et du système alimentaire et agricole au sens large. Il se peut, par exemple, que ces publics envisagent le bien-être animal de manière quelque peu différente des individus de gauche. Il sera par ailleurs crucial d'examiner l’importance relative accordée au bien-être animal par rapport à des enjeux connexes tels que la protection de l'environnement, la santé publique, la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance économiques. Comprendre l’ordre de priorités peut aider à identifier les messages et les dispositifs politiques les plus susceptibles de trouver un écho. Des études futures devront tester dans quelle mesure des messages et des politiques adaptés aux idéaux conservateurs sont plus efficaces pour susciter des opinions favorables et des changements de comportement.
Du côté des militants de gauche, les effets secondaires potentiels d'un recadrage des messages méritent d'être examinés. Voici quelques-unes des questions qu’il importe d’étudier. Dans quelle mesure les militants sont-ils disposés à adapter leurs arguments ? L'adaptation des messages à un public de droite compromet-elle leur sentiment d'authenticité ou leur engagement moral, même lorsqu'elle améliore la capacité à persuader la droite ? Et quelles sont les conséquences internes et externes de cette adaptation des messages — par exemple sur la cohésion du groupe et le moral des bénévoles, ou sur la manière dont les mouvements adjacents ou les alliés potentiels perçoivent les campagnes ainsi recadrées et y collaborent ?
Au-delà du contenu des messages, l'identité des émetteurs joue un rôle. Il conviendrait d'évaluer si les organisations existantes sont perçues comme manifestement de gauche et si cela compromet leurs tentatives de mobiliser la droite. Dans le même ordre d'idées, en s'appuyant sur la théorie de l'action collective et de la construction des mouvements sociaux, des travaux futurs pourraient examiner comment les militants pourraient favoriser la création d'organisations dotées d'identités plus conservatrices.
Le manque d'arguments empiriquement étayés entrave la progression du mouvement animaliste. Il est donc essentiel que la recherche en psychologie examine les bénéfices potentiels et les conséquences non intentionnelles d'une tentative de rallier la droite, ainsi que les obstacles pratiques à une telle démarche. De tels résultats permettront aux militants de prendre des décisions éclairées, d'orienter la trajectoire du mouvement et, espérons-le, d'améliorer la vie d'un plus grand nombre d'animaux à l'échelle mondiale.
Références
Anthis, J. R. (2020). Summary of evidence for foundational questions in effective animal advocacy. Sentience Institute.
Arévalo, C., & Ólafsson, B. (2024). Bridging U.S. conservative values and animal protection. Faunalytics.
Dhont, K., & Hodson, G. (2014). Why do right-wing adherents engage in more animal exploitation and meat consumption? Personality and Individual Differences, 64, 12–17.
Dhont, K., Hodson, G., & Leite, A. C. (2016). Common ideological roots of speciesism and generalized ethnic prejudice: The Social Dominance Human–Animal Relations Model (SD–HARM). European Journal of Personality, 30(6), 507–522.
Dhont, K., & Ioannidou, M. [présidents de séance] (2025, 2–5 juillet). Animal advocacy in turbulent times: Can the right be right for animals? [Symposium]. Conférence PHAIR sur la militance animaliste, Édimbourg, Royaume-Uni.
Dhont, K., Patel, M., Harlow, G., Ioannidou, M., Leach, S., & Hodson, G. (2026). Are right-wing adherents receptive to animal advocacy? Manuscrit en préparation.
Hoffarth, M. R., Azevedo, F., & Jost, J. T. (2019). Political conservatism and the exploitation of nonhuman animals: An application of system justification theory. Group Processes & Intergroup Relations, 22(6), 858–878.
Isiminger, A., & Giner-Sorolla, R. (2024). Willingness to use moral reframing: Support comes from perceived effectiveness, opposition comes from integrity concerns. Social Psychological Bulletin, 19, article e13053.
Jenni, S., & Hopwood, C. J. (à paraître). How moral framing and reasoning shape perceptions of plant-based food messages across the political spectrum. Manuscrit soumis pour évaluation.
Kivikangas, J. M., Fernández-Castilla, B., Järvelä, S., Ravaja, N., & Lönnqvist, J.-E. (2021). Moral foundations and political orientation: Systematic review and meta-analysis. Psychological Bulletin, 147(1), 55–94.
© Estiva Reus
Billet publié le 13-06-2026 sur le blog du site estivareus.com
Crédit illustration : © Frédéric Dupont