Avez-vous cette impression vous aussi ? La plupart des militants du mouvement de libération animale semblent être de gauche. Du moins cela est-il souvent manifeste chez ceux qui font une grande place au travail sur les idées, interrogeant nos représentations à propos des animaux dans des écrits, podcasts ou conférences. Serait-ce l’indice qu’un animalisme ambitieux de droite est inconcevable ? Matthew Scully est persuadé du contraire et s’est employé à en convaincre ses lecteurs dans son œuvre maîtresse, Dominion : The Power of Man, the Suffering of Animals, and the Call to Mercy, publiée en 2002 (ed. St. Martin’s Press).
Qui est Matthew Scully ?
Scully est végane, chrétien et conservateur. Son parcours professionnel l’a amené à côtoyer nombre de sommités politiques et intellectuelles de la droite américaine. Il est à la fois journaliste et rédacteur de discours politiques. Au moment où paraît Dominion, il travaille à la Maison-Blanche, au sein de la petite équipe chargée de préparer les discours de George W. Bush. On se souvient combien les prises de parole de ce président étaient imprégnées de références religieuses — un ton que l’on retrouve dans Dominion.
Dès l’adolescence, Scully a fait siennes deux convictions auxquelles il est resté fidèle tout au long de son existence : il est pro-vie (c’est-à-dire hostile à l’IVG) et pro-animaux. À ses yeux, les deux vont de pair : il s’agit toujours de protéger les plus vulnérables contre les agissements égoïstes des plus forts (Footnote: Comme beaucoup de militants pro-vie, Scully est persuadé que les fœtus peuvent ressentir la douleur.).
À l’âge de 15 ans, Scully a opté pour le végétarisme. C’était en 1974, avant l’essor du mouvement moderne des droits des animaux.
Des conservateurs en froid avec la cause animale
Scully n’est pas tendre envers son camp quand il décrit l’attitude dominante dans la droite américaine. Ni les démocrates ni les républicains ne font grand-chose pour les animaux quand ils sont au pouvoir. Les républicains ne sont pas loin de surcroît de s’en féliciter.
Eux si prompts à afficher leur piété souscrivent à une interprétation archaïque de la domination sur les animaux conférée par Dieu aux humains (Genèse, 1:26). C’est comme si le Seigneur leur avait dit : « Faites ce que vous voulez des bêtes. » L’attirance qu’exerce sur eux l’idée de conquête de la nature les entraîne sur le même chemin.
Lorsqu’on leur suggère de fixer des limites à ce qu’il est permis de faire endurer aux animaux, ils se mettent à réciter la « Bible de la prospérité » : n’entravons surtout pas le fonctionnement miraculeux du marché ; il remédie de lui-même à tous les maux.
Ils sont nombreux à prendre un air excédé dès qu’on tente de les alerter sur la souffrance animale. Encore une lubie des tenants du politiquement correct ! Qu’on ne compte pas sur eux pour partager ces préoccupations de gauchistes !
« J’ai eu l’intuition que le problème était largement une question de présentation »
Le fragment de phrase ci-dessus est extrait d’un article (Footnote: Scully, « Fear Factories : The case for compassionate conservatism—for animals », The American Conservative, 23 mai 2005, en ligne.) dans lequel Scully revient sur l’aversion qu’éprouvent les conservateurs pour le mouvement des droits des animaux, parce qu’ils l’associent à la gauche. Dans Dominion, lui-même a pris soin de ne laisser aucune prise à l’idée que les deux seraient nécessairement liés.
L’auteur refuse de recourir aux notions de spécisme, de libération ou d’égalité animale, faisant sentir le peu de crédit qu’il accorde à l’éthique animale moderne. Selon lui, le corpus judéo-chrétien contient tout le nécessaire pour bannir la cruauté envers les animaux.
L’interprétation de la domination sur laquelle il s’appuie est devenue courante dans la théologie contemporaine. Aux humains, Dieu a donné plus et demandé plus qu’aux animaux. Il a confié la domination aux êtres les plus doués de raison et de conscience, non pour qu’ils se comportent en tyrans, mais pour qu’ils prennent soin de la création. La miséricorde et l’amour divins envers toutes les créatures doivent leur servir de modèle dans l’accomplissement de cette tâche.
Scully fait de plus valoir que les préoccupations et valeurs typiques de la sensibilité conservatrice ont tout lieu d’être mobilisées en faveur des animaux. En effet, les conservateurs sont habituellement attentifs aux dangers de l’abus de pouvoir. Ils n’ont pas une vision angélique des humains et savent qu’il faut des normes et des sanctions pour limiter les comportements nocifs. Ils accordent la plus haute importance à des biens moraux (vertus, valeurs, idéaux), qui doivent primer sur la satisfaction d’appétits consuméristes ou sur la poursuite d’activités profitables. Ils sont les premiers à dénoncer la confusion entre licence et liberté, admettant volontiers qu’il y a des domaines dans lesquels on doit récuser le « chacun fait comme il veut » ou le « laissons faire le marché », par exemple en matière d’avortement ou de diffusion de contenus pornographiques.
En somme, les conservateurs pourraient puiser dans leur propre tradition de quoi devenir d’excellents protecteurs des animaux.
L’emballage change, pas le contenu
Scully insère l’exigence d’un traitement décent des animaux dans un cadre global, un grand récit, très différent de celui cher à la fraction des antispécistes dont l’appartenance à la gauche est immédiatement repérable (Footnote: Cette visibilité concerne au premier chef les tenants de l’intersectionnalité ou d’une analyse systémique des oppressions, dont le grand récit dépeint la société comme un ensemble de relations entre groupes dominants et dominés — l’objectif étant de mettre fin à ces inégalités structurelles. On repère vite qu’on a affaire à cette mouvance en raison de son lexique spécifique et des particularités de la syntaxe ou de la typographie employées.). Pour le reste, ses analyses et prises de position rejoignent celles fréquemment rencontrées chez les personnes et organisations engagées contre diverses formes d’exploitation animale. Il rend d’ailleurs hommage au travail des militants des droits des animaux, dont il critique la caricature en extrémistes, tout comme il prend la défense des végétariens contre les discours visant à les ridiculiser.
Il conteste nombre de mauvais arguments avancés pour défendre les pratiques en place, s’attardant notamment sur les travaux destinés à faire douter de l’existence de la sentience animale.
Dans Dominion, le véganisme n’est qu’assez discrètement évoqué, tandis que l’accent est mis sur le caractère prioritaire (mais non exclusif) de la lutte contre l’élevage industriel. Je ne détaille pas ici le diagnostic posé sur les causes du mal et les moyens envisagés pour y remédier, mais là encore ils vous sembleraient familiers : la puissance des lobbys du secteur des productions animales, la nécessité d’un renforcement drastique des lois protégeant les animaux, les perspectives ouvertes par le développement des simili-carnés, etc.
Mais alors, à quoi sert un grand récit si on peut lui en substituer un autre sans que cela ne change rien ou presque aux objectifs poursuivis ni aux moyens auxquels on songe pour les atteindre ? Sans chercher à faire le tour de cette question vertigineuse, on peut mentionner un effet évident de l’affichage, au demeurant sincère, d’une vision ou de valeurs chères à tel courant d’opinion : il favorise l’écoute des gens qui les partagent.
Scully a pu publier nombre d’articles en faveur des animaux dans la presse de droite (et au-delà). Plusieurs médias conservateurs et/ou chrétiens ont parlé de Dominion comme d’une œuvre digne de considération. Scully est ainsi parvenu à percer une petite brèche dans un milieu fermé aux revendications animalistes, et y a gagné quelques alliés, parce qu’il parlait la langue de ce milieu.
Monoculture ou biodiversité dans l’écosystème animaliste
Scully ne s’adresse pas à la droite en général, mais à une forme de sensibilité conservatrice ancrée dans la culture américaine et qui n’a pas d’équivalent dans des sociétés plus sécularisées. Il y a pourtant aussi dans Dominion de quoi toucher un public plus vaste, en raison des passages — tout à fait saisissants — dans lesquels l’auteur évoque la violence faite aux bêtes et dépeint ceux qui l’organisent (Footnote: J’ai conscience que ceci reste fort elliptique. Sur la partie « blog » de mon site, on peut consulter un compte rendu beaucoup plus extensif de Dominion, publié le 15 juillet 2025 sous le titre « Le plaidoyer pour les animaux d’un conservateur ».). Son art de communiquer ses sentiments au lecteur culmine dans le récit oppressant de sa visite d’élevages porcins. Ce qu’il y a vu lui fait dire qu’« il y a des moments où l’on n’a pas besoin de doctrines, où même les droits deviennent insignifiants, où la vie exige une réponse élémentaire de compassion, de miséricorde et d’amour. » (p. 287) Il est possible que lui-même admette que le cadre éthico-religieux, si présent dans son texte, compte parmi les éléments dispensables, dès lors que la pitié ou l’amour suffisent à nous mettre en mouvement.
Il y a ainsi deux manières de s’y prendre quand on cherche à rendre le public réceptif à la cause animale. La première est d’éveiller son intérêt et sa sollicitude pour les animaux en lui montrant qui ils sont et ce qu’ils endurent. La seconde consiste à le séduire en inscrivant l’exigence d’un meilleur traitement des bêtes dans un grand récit (une vision du monde, un imaginaire, des valeurs…) auquel il adhère déjà.
Le fait est que plusieurs de ces récits se côtoient dans une même société, et que les points sur lesquels ils divergent touchent au terrain miné des « guerres culturelles ». De sorte que si les animalistes qui usent de la seconde méthode sont trop monocolores dans leurs sympathies idéologiques, le crédit qu’ils gagnent auprès des uns risque fort de renforcer chez les autres l’indifférence au sort des animaux, au point de les pousser à en faire une marque identitaire. Davantage de pluralisme permettrait d’esquiver ce redoutable écueil.
Si seulement les Matthew Scully pouvaient se multiplier et se diversifier jusqu’à savoir parler dans les tonalités qui enchantent chacune de nos provinces sociales ou politiques…

Cliquer sur l’image pour accéder à un compte rendu plus détaillé du contenu de Dominion.
© Estiva Reus
Billet publié le 26-05-2026 sur le blog du site estivareus.com
Crédit illustration : © Frédéric Dupont
Notes
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