Introduction
En un temps où les droites classiques ou populistes gagnent en popularité et où les institutions se droitisent dans de nombreux pays, peut-on espérer des progrès pour les animaux, en particulier pour les victimes les plus nombreuses de l’exploitation animale, à savoir les animaux élevés ou pêchés pour la consommation alimentaire ? Telle est la préoccupation qui sous-tend une série de billets, dont celui-ci, publiés sur ce blog sur le thème « la droite et la cause animale ».
La question se pose à deux niveaux : celui de l’opinion publique (les sympathisants de droite sont-ils structurellement plus indifférents que la moyenne au sort des animaux ?) et celui des décideurs politiques de droite (ont-ils des raisons autres que les attentes de leur électorat dans sa globalité de s’opposer au progrès ?). Pour l’heure, on s’en tiendra au premier niveau à travers l’examen d’un article de Dhont et Hodson paru en 2014 sous le titre « Why do right-wing adherents engage in more animal exploitation and meat consumption? ». On procédera pour ce faire en trois temps.
La section 1 présente en langage non technique des notions indispensables à la compréhension de nombreux articles de psychologie sociale, dont celui qui va nous occuper. Il y est question notamment de modèles de médiation.
La section 2 traite du contenu proprement dit de la recherche dont Dhont et Hodson rendent compte dans leur article de 2014. Selon ces auteurs, des facteurs idéologiques propres à certaines mentalités de droite accentuent des attitudes nocives pour les animaux. Ils le font en exacerbant la croyance en la suprématie humaine et/ou en renforçant la défiance envers les végétariens.
Dans la section 3, je m’aventure à formuler quelques conjectures sur la question de savoir s’il est fatal ou non que ces types de mentalités de droite débouchent sur une moindre réceptivité aux plaidoyers pour les animaux.
Précision importante : Dhont et Hodson (2014) n’entendent pas étudier le comportement de l’ensemble des personnes de droite. Ils s’appuient sur deux indicateurs : l’orientation vers la dominance sociale (SDO) et l’autoritarisme de droite (RWA). Par conséquent, leur travail de recherche n’apporte un éclairage que sur le sous-ensemble des sympathisants de droite qui se situent dans la tranche haute des scores aux tests SDO ou RWA. Par souci de concision, ces personnes seront par la suite appelées « les SDOs » ou « les RWAs ».
1. Recherches en psychologie sociale : regarder sous le capot
Commençons par quelques considérations de méthode.
Les articles de recherche en psychologie sociale sont illisibles pour le commun des mortels. Ils sont écrits à l’attention d’autres chercheurs en psychologie sociale. Tant les auteurs que leurs lecteurs utilisent des techniques d’exploitation statistique des données recueillies lors des enquêtes auxquelles les profanes ne comprennent rien.
La conséquence habituelle est que ces profanes (nous) se contentent de lire le résumé placé au début de l’article, ou bien la synthèse située à la fin, en sautant à pieds joints par-dessus les tableaux et graphiques du texte. Le problème de s’en tenir à cela est qu’on est incapable d’évaluer la portée et les éventuelles limites des résultats annoncés, et incapable d’examiner si on peut tirer davantage des études présentées que les enseignements explicitement formulés par les auteurs en langage naturel.
Cependant, l’alternative consistant à commencer par expliquer chaque composante du bagage technique mobilisé dans un article de recherche n’a rien de séduisant non plus. Cela exigerait d’insérer ici un traité de statistique. Outre que je n’ai pas le niveau pour rédiger un tel traité, ce procédé ferait fuir à coup sûr la plupart des lecteurs. C’est pourquoi je vais recourir à un entre-deux, en abordant seulement quelques points dans ce préambule méthodologique.
1.1. Des échantillons massivement non représentatifs
Les psychologues sociaux ne travaillent pas comme les instituts de sondage. Il est rarissime qu’ils mènent leurs enquêtes sur des échantillons représentatifs d’une population. Autrement dit : leurs échantillons n’ont rien d’une miniature d’un groupe plus vaste dont on se servirait pour établir des estimations chiffrées valant pour ce vaste ensemble. On ne peut pas tirer d’une enquête de psychologie sociale des enseignements du type : « la valeur de tel paramètre dans une population se situe probablement dans tel intervalle. » L’article de Dhont et Hodson (2014) ne fait pas exception : les échantillons étudiés par les auteurs ne sont représentatifs d’aucune population réelle.
Il arrive d’ailleurs que le fait de se libérer de la contrainte de représentativité apporte une souplesse bienvenue. Par exemple, dans une étude faisant intervenir les pratiques alimentaires, on peut choisir d’inclure un nombre élevé de végétariens et véganes en sus des omnivores afin d’obtenir des résultats significatifs pour chaque catégorie, alors que ce serait hors de portée si on travaillait sur un échantillon représentatif restant d’une taille raisonnable (pour limiter le coût de l’enquête) : on aurait alors trop peu de représentants des régimes rares pour avancer quoi que ce soit à leur propos.
Néanmoins, la non-représentativité ordinaire des échantillons en psychologie sociale soulève une question : comment se fait-il qu’on se permette sur cette base d’avancer des affirmations de portée générale ? Nous en avons vu beaucoup d’exemples dans le billet précédent où étaient cités divers traits psychologiques et divers comportements distinguant les RWAs et SDOs de la moyenne de la population. La réponse réside dans la réplication. Lorsque de nombreuses enquêtes ont été menées par des chercheurs sur des échantillons diversifiés et qu’elles ont régulièrement fait apparaître les mêmes relations entre certaines variables (par exemple : « il y a surreprésentation des croyants très pratiquants parmi les RWAs »), on estime que le lien entre ces variables a été établi de manière robuste (Footnote: Le mot « diversifiés » (dans « échantillons diversifiés ») a son importance. Si on dispose de plusieurs enquêtes qui portent toutes sur des personnes similaires (typiquement : des étudiants en psychologie), on estimera que les conclusions ne sont robustes que pour cette population particulière.).
Seulement, cela ne vaut que pour des relations inspectées par autant de chercheurs qu’il y a de voitures sur une autoroute un jour de grands départs. Or, dans le cas présent, nous avons affaire à des auteurs qui défrichent un terrain nouveau. Ils ne peuvent pas s’appuyer sur un large corpus d’autres travaux confortant leurs résultats. Comment procèdent-ils face à ce problème ? On verra qu’ils réalisent non pas une, mais deux études menées sur des échantillons de structures différentes et recrutés par des voies différentes. Ils peuvent ainsi faire valoir que les résultats des deux cas étudiés convergent, ce qui confère une certaine robustesse à leurs conclusions même si, par la force des choses, elle reste minimale. De plus, on observe chez Dhont et Hodson (2014), comme souvent dans les travaux de psychologie sociale, une progression entre les études 1 et 2. La seconde étude est plus finement conçue et porte sur davantage de personnes que la première. Tout se passe comme si les auteurs commençaient par tester la solidité de leur hypothèse théorique dans un cadre assez simple, puis qu’ayant vérifié que cette hypothèse semblait confortée par ce premier essai, ils entreprenaient une enquête plus ambitieuse de coût plus élevé.
1.2. Droite et consommation de viande : une relation à la signification incertaine
Je voudrais aborder ici un point resté flou à mes yeux qui a quelque rapport avec l’absence d’échantillons représentatifs en psychologie sociale. Elle a en effet pour corollaire fréquent une absence d’analyse des résultats selon des critères sociodémographiques tel que les catégories socioprofessionnelles, le niveau d’éducation, ou le lieu de résidence (rural/urbain).
Dans l’introduction de leur article, Dhont et Hodson (2014) affirment qu’il serait bien établi que les personnes de droite consomment davantage de viande. Plus loin, les auteurs ajoutent que ce fait est corroboré par leur propre enquête. J’ai un doute sur le sens à attribuer à cette proposition.
Ce que je crois bien établi, c’est que les végétariens et végétaliens sont majoritairement de gauche – un résultat obtenu par réplication : plusieurs études menées sur des échantillons de végéta*iens montrent que les conservateurs sont peu nombreux parmi eux. Sans doute sont-ils également assez peu nombreux parmi les réductariens, parce la fibre écologiste est plus répandue à gauche qu’à droite. La consommation plus élevée de viande des gens de droite pourrait simplement venir de leur sous-représentation parmi les pratiquants de régimes rares (végéta*iens, réductariens, pescétariens). C’est ce que j’appelle le sens faible de la proposition « les personnes de droite consomment plus de viande. »
Entendue au sens fort, cette même proposition signifierait de surcroît que, parmi les omnivores standard, c’est-à-dire la grande majorité des consommateurs, on observerait que les gens de droite mangent plus de viande que les gens de gauche, toutes choses égales par ailleurs. Pour établir cela, il faudrait faire intervenir les critères sociodémographiques usuellement utilisés dans les sondages. C’est ainsi qu’on pourrait établir, par exemple, s’il est vrai que dans les familles ouvrières de droite on mange plus de viande que dans les familles ouvrières de gauche, les deux se trouvant par ailleurs dans le même environnement de type rural ou urbain. Je n’ai pas connaissance d’études permettant de se prononcer sur ce point.
Quant à la mesure de la consommation de viande intégrée aux deux études de Dhont et Hodson (2014), elle ne me semble pas totalement fiable. Les auteurs l’établissent sur la base d’un questionnaire dans lequel les sondés sont invités à indiquer sur une échelle de 1 à 7 à quelle fréquence ils consomment de la viande et à quelle fréquence ils consomment des substituts végéta*iens à la viande. Les questionnaires de fréquence sont une méthode couramment employée, parce que peu coûteuse, dans les enquêtes sur les comportements alimentaires. On sait néanmoins que les données recueillies de la sorte ont de grandes chances d’être inexactes pour la simple raison que nous nous remémorons mal nos repas passés. S’il n’y avait que cela, ce biais pourrait jouer indifféremment dans le sens d’une majoration ou d’une minoration de la consommation réelle. Il est à craindre toutefois qu’un autre facteur ait faussé dans un sens déterminé les données recueillies par Dhont et Hodson (2014) : il est possible que les participants aient été influencés par les réponses apportées aux autres questionnaires qui leur ont été simultanément soumis. Ils peuvent inconsciemment avoir été tentés de se montrer plus cohérents qu’ils ne le sont réellement en accordant leur fréquence déclarée de consommation de viande aux positions qu’ils ont exprimées à propos du végétarisme ou de l’exploitation animale.
Quand bien même mon diagnostic sur la fragilité des données recueillies sur ce point serait fondé, ce ne serait pas une raison de se désintéresser de l’article de Dhont et Hodson. En effet, la fréquence de la consommation de viande n’est pas le seul indicateur retenu par ces chercheurs pour évaluer l’attitude des sondés à l’égard de l’utilisation d’animaux à des fins alimentaires. De plus, même si, dans le doute, on préfère s’en tenir au sens faible de la proposition « Les conservateurs mangent davantage de viande », elle nous apprend tout de même quelque chose sur leur comportement.
1.3. Les modèles de médiation en psychologie sociale
Les modèles de médiation jouent un rôle capital dans l’article que nous allons examiner. Il est donc indispensable de donner suffisamment d’indications à leur propos pour que chacun mesure la portée et les limites de cet outil. Je vais le faire sans passer par l’usage d’équations. Il en résultera un flou certain (ce sont des équations qui donnent le sens exact des coefficients que nous allons évoquer). On disposera néanmoins ainsi des informations minimales nécessaires pour comprendre les schémas par lesquels les chercheurs décrivent les résultats obtenus (Footnote: Si vous souhaitez en savoir davantage, consultez l’article d’Olivier Klein, Cynthie Marchal et Nicolas Van der Linden intitulé « L’analyse de médiation en psychologie sociale expérimentale : une introduction non technique » (2008).). Afin d’illustrer de quel type de schémas il s’agit, je mets ici le premier que l’on trouve dans l’article de Dhont et Hodson (2014). Pour le moment, il ne s’agit pas du tout d’exposer le contenu de l’étude ainsi représentée. L’image ne sert ici qu’à montrer qu’on a affaire à des représentations dans lesquelles des pôles, correspondant aux variables retenues, sont reliés par des flèches auxquelles sont associés des chiffres.

Avant d’en venir à la médiation, rappelons que les corrélations entre les variables étudiées lors d’une enquête sont les premiers éléments calculés à partir des données recueillies auprès d’un échantillon de personnes. En langage naturel flou, disons qu’une corrélation entre les grandeurs X et Y traduit le fait qu’elles varient ensemble, soit dans le même sens (corrélation positive), soit en sens inverse (corrélation négative).
L’intensité du lien entre les évolutions de X et Y est exprimée au moyen d’un coefficient de corrélation. La valeur de ce coefficient se situe toujours entre -1 et 1. Elle est négative quand X et Y tendent à évoluer en sens inverse et positive quand X et Y tendent à évoluer dans le même sens. Plus le coefficient de corrélation est proche de zéro, plus le lien entre les évolutions de X et Y est ténu. Inversement un coefficient proche de 1, en valeur absolue, indique un lien très étroit entre les évolutions des deux variables.
Sur les schémas tels que celui donné plus haut à titre d’illustration, ceci est représenté en reliant des pôles correspondant à deux variables par un trait comportant une flèche aux deux bouts (comme entre « RWA » et « SDO » par exemple). Au-dessus ou à côté de ce trait, on lit un nombre qui est la valeur du coefficient de corrélation (0,56 dans notre exemple (Footnote: 0,56 est un niveau de corrélation élevé par rapport à ce qu’on trouve habituellement dans les enquêtes faisant intervenir des scores SDO et RWA. Ce point est sans importance, car Dhont et Hodson (2014) ne cherchent pas à expliquer la superposition ou la dissociation des profils SDO et RWA.)).
Une corrélation entre X et Y ne dit rien des raisons de son existence. Il se peut que X soit l’un des facteurs qui influent sur Y, ou que Y soit l’un des facteurs qui influent sur X, ou encore qu’il n’y ait aucun effet de X sur Y ni de Y sur X, mais qu’une ou plusieurs variables tierces se trouvent agir à la fois sur le niveau de X et sur celui de Y.
Lorsque des chercheurs constatent une corrélation entre des variables qui les intéressent particulièrement, ils cherchent à expliquer le lien entre elles. Les modèles de médiation sont une des formes que revêt leur effort pour se rapprocher d’une analyse causale, même si ces modèles ne permettent pas au sens plein de démontrer l’existence de rapports de cause à effet.
D’abord, les chercheurs formulent l’hypothèse qu’un certain chemin causal existe. Ensuite, le modèle indique si les données recueillies sont compatibles ou non avec l’hypothèse formulée.
Reprenons le cas d’une corrélation entre X et Y. Son existence a été établie sur la seule base d’un traitement statistique des données recueillies. Dans un second temps, ce sont les chercheurs qui vont poser que X (par exemple) est la variable indépendante (la « cause ») et que Y est la variable dépendante (« l’effet »). Ils le font sur la base d’une théorie qu’ils cherchent à tester et non uniquement à partir des données issues d’une enquête. Par cette opération, le lien entre X et Y devient directionnel : il va de X vers Y. Dans l’analyse de médiation, les chercheurs postulent en outre que la relation entre X et Y est indirecte. Elle passe par une variable intermédiaire M, le « médiateur ». (On peut introduire plusieurs variables intermédiaires, mais restons-en au cas d’une seule pour exposer le principe.) L’hypothèse qui est faite est que le niveau de X influe sur celui de M, et que c’est en réalité M qui est le facteur (ou du moins un des facteurs) qui détermine le niveau de Y.
En faisant « tourner » un modèle pour tester leur hypothèse, les chercheurs peuvent aboutir à 3 résultats.
Le premier cas est celui d’une médiation totale. Une fois introduit le médiateur M, la relation directe (apparente) entre X et Y disparaît. Il ne reste plus qu’une relation indirecte : [X→M→Y]
Le second cas est celui d’une médiation partielle. Le détour par M s’avère ici encore fructueux (M semble bien être un des facteurs déterminant le niveau de Y), mais il demeure un effet direct de X sur Y. Celui-ci est toutefois plus faible que celui mesuré par le coefficient de corrélation entre X et Y.
Enfin, la mise en œuvre du modèle peut conduire à rejeter l’hypothèse formulée au départ. C’est ce qui se produit notamment quand on découvre que X n’a pas d’influence sur M ou que M n’a pas d’influence sur Y.
Sans évoquer le genre d’équations qui composent les modèles produisant ces types de réponses, il nous faut dire un mot de chiffres qui en sont tirés parce qu’ils apparaissent dans les schémas tels que celui donné en exemple plus haut. On s’intéresse cette fois aux parties du schéma comportant des relations directionnelles entre deux variables (des traits avec une flèche à un seul bout). De telles relations apparaissent chaque fois que dans un couple de variables (disons X et Y), les chercheurs ont attribué à l’une des deux (disons X) le rôle de variable indépendante, et se sont demandé si, directement ou indirectement, elle avait une influence sur l’autre (la variable dépendante présumée).
Si finalement, on ne parvient à établir aucune relation significative entre X et Y, le trait allant de X vers Y est tracé en pointillé : ce qui indique à la fois qu’on a essayé de savoir si un lien existe et que le résultat n’a pas été concluant. Dans le cas contraire, la flèche reliant X à Y est en trait plein, et un chiffre est porté à côté. Il s’agit d’un coefficient de régression, un indicateur qui apporte une information sur la force du lien entre les deux variables. Les coefficients de régression sont standardisés de façon à se situer en principe entre -1 et 1, ce qui les rend comparables entre eux. Plus on est proche de 1, en valeur absolue, plus l’influence de la variable indépendante sur la variable dépendante est forte (Footnote: Les étoiles à côté des coefficients de régression indiquent qu’on a procédé à des tests de signification, et qu’ils ont donné un résultat positif.).
Notons pour finir une asymétrie dans la portée des résultats d’un modèle de médiation en psychologie sociale, concernant les 3 cas énoncés plus haut : médiation totale, médiation partielle, ou absence de relations significatives. Dans le troisième cas, l’hypothèse des chercheurs d’un chemin causal passant par M est invalidée. Dans les deux premiers cas, leur hypothèse théorique n’est pas validée mais plus modestement « non réfutée » (Footnote: Voici une historiette illustrant la différence entre hypothèse non réfutée et hypothèse validée. Il y a une corrélation entre taux de mortalité (M) et hospitalisation (H) : on meurt plus dans les hôpitaux qu’à l’extérieur de ceux-ci. À peu près tout le monde soupçonne par ailleurs que contracter une maladie grave (G) accroît le risque de décès [G→M]. Imaginons une équipe de chercheurs qui attribue à G le rôle de médiateur et qui teste un chemin causal [H→G→M]. Il est tout à fait possible que le modèle utilisé à cet effet fasse apparaître des coefficients de régression positifs (ceux associés aux deux flèches) et que le résultat des tests de signification soit satisfaisant. L’hypothèse formulée au départ s’en trouve confortée. Or, elle a la propriété de présenter les hôpitaux comme la cause des maladies graves (H→G). Notre équipe de chercheurs en est ravie, car elle se trouve être assez complotiste : elle soupçonne que les gens sont pour la plupart hospitalisés pour des affections bénignes ou pour passer des examens, mais qu’on en profite pour leur inoculer des maladies graves (un programme secret financé par Bill Gates) qui causent souvent leur mort. Si vous ne partagez pas leur vision des choses, c’est une circonstance où vous serez heureux de vous remémorer qu’ils n’ont pas démontré que le chemin causal postulé correspond à la réalité et que la non-réfutation de leur hypothèse par le modèle mis en œuvre pour la tester ne suffit pas pour établir la véracité de leur thèse.). Le résultat obtenu ne permet pas d’exclure que d’autres chercheurs testant un chemin différent à partir du même constat obtiennent eux aussi des relations significatives entre les variables qu’ils retiennent. Par exemple, partant d’une corrélation entre X et Y, une équipe peut tester avec succès un chemin [X→M→Y], tandis qu’une autre équipe obtient un résultat satisfaisant en testant un chemin [Y→M’→X]. Le choix de la variable indépendante ne s’impose pas toujours comme une évidence, notamment quand il est question d’idéologies ou de mentalités : est-ce l’idéologie qui cause l’attachement à certaines pratiques ou bien l’attachement à certaines pratiques qui nourrit une idéologie justifiant celles-ci ?
Bien qu’une non-réfutation soit un résultat plus faible qu’une (inaccessible) validation, la thèse avancée par les chercheurs en sort confortée. Leur position est plus solide après avoir effectué les calculs montrant qu’elle n’était pas invalidée par le modèle mis en œuvre que s’ils s’étaient contentés d’exposer littérairement leur foi dans tel schéma causal.
1.4. Des enquêtes fondées sur des questionnaires
La matière première des deux études réalisées par Dhont et Hodson (2014) est constituée de réponses apportées par des sondés à une série de questionnaires. Quelques-uns de ces questionnaires ont été créés par les auteurs, tandis que les autres sont empruntés à un fond déjà existant et parfois déjà largement utilisé en psychologie sociale (comme les questionnaires RWA et SDO).
Chaque questionnaire est composé d’une série d’affirmations. Pour chaque affirmation, les sondés sont invités à indiquer la réponse qui leur convient le mieux sur une échelle graduée (souvent de « pas du tout d’accord » à « tout à fait d’accord »). Il est alors facile de résumer par un chiffre les réponses à chaque questionnaire, et les chiffres ont l’avantage de se prêter à toute sorte de traitements statistiques.
Dhont et Hodson ne fournissent l’énoncé intégral que de quatre des questionnaires qu’ils emploient (Footnote: Les quatre suivants : consommation de viande, goût pour la viande, menace végétarienne et suprémacisme humain.). Pour ma part, je donnerai l’intégralité des questionnaires à la section 2.2. infra, bien que pour certains d’entre eux il ne s’agisse que d’une reconstitution hypothétique. Il me semble important de procéder ainsi, car les sondés n’ont pas été invités à s'exprimer librement sur les différents thèmes abordés dans l’enquête. Ce que l’on sait d’eux se résume aux notes qu’ils ont attribuées à des propositions qu’ils n’ont pas choisies, si bien qu’exposer ce qui ressort du traitement de leurs réponses sans savoir en quoi consistent ces propositions n’aurait guère de sens.
2. Dhont et Hodson (2014) : pourquoi les mentalités SDO et RWA favorisent-elles le soutien à l’exploitation animale ?
Kristof Dhont et Gordon Hodson sont deux chercheurs qui ont aujourd’hui à leur actif un nombre impressionnant de publications portant sur les attitudes humaines envers les animaux, en particulier ceux soumis aux usages alimentaires. Ils s’intéressent aux dimensions psychologiques du spécisme, et aux rapports qu’il entretient avec des préjugés et discriminations affectant des groupes humains. L’article que nous allons examiner est une facette de ce vaste programme. Plus de dix ans après sa publication, il continue d’être souvent cité par des chercheurs travaillant dans les mêmes domaines.
2.1. L’objectif de la recherche menée par Dhont et Hodson (2014)
Les auteurs tiennent pour déjà acquis, grâce à des travaux effectués par d’autres qu’eux, que les SDOs et RWAs consomment davantage de viande et soutiennent davantage l’exploitation animale (Footnote: Ils ont néanmoins inclus des questionnaires portant sur ces deux points dans les études relatées dans leur article afin de vérifier que ces deux relations valaient aussi pour les personnes qu’ils ont interrogées.). L’énigme qu’ils se proposent d’élucider est : « pourquoi en est-il ainsi ? » Partant de ce qui ne sont au départ que des corrélations, ils attribuent aux mentalités SDO et RWA le rôle de variables indépendantes, ce qui indique que leur démarche consiste à postuler que les idéologies comptent parmi les causes des attitudes et comportements observés.
L’hypothèse qu’ils cherchent à tester est que l’autoritarisme de droite et l’orientation vers la dominance sociale accentuent les attitudes néfastes aux animaux (consommation de viande, soutien à l’exploitation animale) par l’intermédiaire d’autres variables.
Plus précisément, Dhont et Hodson recourent à deux médiateurs : la croyance en la suprématie humaine, qu’ils s’attendent à voir plus fortement associée aux profils SDO, et la perception d’une « menace végétarienne », qu’ils s’attendent à voir affecter plus fortement à la fois les SDOs et les RWAs. Sur ce dernier point, ils transposent au sujet de leur recherche une approche qui a déjà été employée en psychologie sociale sur d’autres sujets. L’idée est que les attitudes hostiles envers un exogroupe sont renforcées par la perception de ce groupe tiers comme une menace, soit pour les avantages matériels et le statut de son groupe d’appartenance, soit pour la culture (coutumes, croyances, mode de vie…) de son propre groupe.
De nombreux travaux antérieurs ont établi que les SDOs et RWAs sont plus portés que la moyenne à percevoir des exogroupes humains comme une menace de ce type, notamment les immigrés. Dans leur article de 2014, Dhont et Hodson testent l’hypothèse selon laquelle cela vaut aussi pour l’exogroupe des végétariens (véganes inclus). Non seulement les SDOs et RWAs éprouveraient une hostilité plus marquée que les autres pour ces gens qui s’écartent des usages alimentaires communs, mais cela rejaillirait sur leurs attitudes et comportements envers les animaux mangés (plus grande consommation de viande, plus forte approbation de l’exploitation animale).
Pour tester leurs hypothèses théoriques, Dhont et Hodson effectuent deux études, la seconde étant plus achevée que la première.
2.2. Les questionnaires soumis aux sondés des études 1 et 2
Les sondés des études 1 et 2 ont rempli les 6 questionnaires suivants : RWA (8 items), SDO (8 items), menace végétarienne perçue (8 items), suprématie humaine (6 items), attitude envers l’exploitation animale (8 items), consommation de viande (2 items).
Dans l’étude 2 uniquement, il a leur été demandé de surcroît de remplir un questionnaire destiné à évaluer leur goût pour la viande (meat liking).
Tous les questionnaires sauf celui portant sur la consommation de viande sont composés d’affirmations permettant une réponse graduée de 1 (pas du tout d’accord) à 5 (tout à fait d’accord).
Les questionnaires « suprématie humaine » et « menace végétarienne » ont été créés par Dhont et Hodson et sont donnés in extenso en annexe de leur article. Concernant la plupart des autres questionnaires, les auteurs ne fournissent qu’un ou deux exemples des affirmations qui les composent. Dans ce qui suit, je donne des indications sur ce que chacun contient ou est susceptible de contenir.
Le questionnaire RWA est probablement semblable à celui-ci :
- L'obéissance et le respect de l'autorité sont les principales vertus que les enfants doivent apprendre.
- Notre pays a besoin d'un dirigeant fort pour éradiquer les courants radicaux et immoraux qui prévalent aujourd'hui dans la société.
- Notre pays sera grand si nous honorons les façons de vivre de nos ancêtres.
- Les « usages d'antan » et les « valeurs d'antan » restent le meilleur modèle de vie.
- La situation dans notre pays s'améliorerait considérablement si les fauteurs de troubles étaient traités plus sévèrement.
- Il vaut toujours mieux se fier au jugement des autorités compétentes plutôt que d'écouter les dissidents.
- (contraire) Notre pays n'a pas besoin de plus de discipline et d'autorité.
- (contraire) Les gens devraient pouvoir remettre en question l'autorité et contester les valeurs traditionnelles.
Les notes associées aux affirmations précédées de la mention « contraire » sont recodées selon une échelle inversée avant de calculer le score moyen obtenu sur l'ensemble du questionnaire (Footnote: Les notes 1, 2, 3, 4 ou 5 attribuées par les participants à une proposition précédée de la mention « contraire » sont converties, respectivement, en 5, 4, 3, 2 ou 1.).
Le questionnaire SDO est probablement identique ou voisin de celui-ci :
- Certains groupes de personnes sont tout simplement inférieurs à d’autres groupes.
- Pour réussir dans la vie, il faut parfois piétiner d’autres groupes.
- Il faut parfois forcer d’autres groupes à rester à leur place.
- Les groupes inférieurs devraient rester à leur place.
- C’est probablement une bonne chose que certains groupes soient en haut et d’autres en bas de l’échelle.
- Ce n’est pas un problème que certains groupes aient plus de chance dans la vie que d’autres.
- (contraire) L’égalité entre les groupes devrait être notre idéal.
- (contraire) Tous les groupes devraient avoir les mêmes chances dans la vie.
Le questionnaire « menace végétarienne » est composé comme suit :
- L'essor du végétarisme constitue une menace pour les coutumes culturelles de notre pays.
- D'importantes traditions culinaires propres à notre pays commencent à disparaître en raison de l'essor du végétarisme.
- La consommation de viande fait partie de nos habitudes culturelles et de notre identité, et certaines personnes devraient montrer davantage de respect pour cela.
- Les végétariens devraient avoir plus de respect pour nos habitudes alimentaires traditionnelles, dont la consommation de viande fait tout simplement partie.
- D'importantes traditions familiales et célébrations sont de plus en plus gâchées et menacées de disparition en raison de la présence de végétariens dans certaines familles.
- Le végétarisme a une influence négative sur l'économie.
- Le mouvement végétarien s'implique trop dans la politique locale et nationale.
- De nos jours, en matière de nutrition et de repas, les gens prêtent trop attention à ce que veut une minorité de végétariens.
Un avis personnel : ce questionnaire me semble faire trop de place au thème « le végétarisme va à l’encontre de nos traditions », qui apparaît dans 5 affirmations sur 8. Une telle orientation fait qu’il est taillé pour activer plus fortement le sentiment d’hostilité envers les végétariens chez les personnes les plus attachées aux traditions, à savoir les RWAs. Il aurait été possible d’atténuer ce biais en remplaçant une partie des items « tradition » par d’autres reproches couramment adressés aux végétariens. Par exemple : « les végétariens sont trop moralisateurs » ; « les végétariens se croient meilleurs que les omnivores » ; « les végétariens menacent notre liberté de manger ce que nous voulons » ; « Manger fréquemment de la viande est un progrès social. Les végétariens devraient respecter cela. »
Le questionnaire « croyance en la suprématie humaine » est le suivant :
- La vie d'un animal n'a tout simplement pas la même valeur que la vie d'un être humain.
- Les animaux sont inférieurs aux humains.
- Il n'y a absolument rien d'anormal dans le fait que les humains dominent les autres espèces animales.
- (contraire) Nous devrions tendre vers davantage d'égalité entre les humains et les animaux.
- (contraire) Dans un monde idéal, les humains et les animaux seraient traités sur un pied d'égalité.
- (contraire) Il est important que nous traitions les autres espèces animales de manière plus égalitaire.
On notera que les propositions 1 et 3 ont une dimension normative, de sorte que le recours au terme « suprémacisme » est justifié. Il ne s’agit pas seulement d’adhérer à la notion de supériorité au sens descriptif (les humains surpassent les animaux en ce qu’ils possèdent davantage que ces derniers telle ou telle capacité) ; il est de surcroît proposé aux sondés de souscrire à l’idée que cette supériorité confère une valeur plus grande aux humains et leur donne le droit de dominer les animaux.
Le questionnaire « attitude envers l’exploitation animale » ne peut pas être reconstitué. Dhont et Hodson indiquent seulement qu’ils ont retenu 8 affirmations de l’échelle construite par Herzog, Betchard et Pittman en 1991 (Footnote: Herzog, H. A., Betchart, N. S., & Pittman, R. B. (1991). Gender, Sex Role Orientation, and Attitudes toward Animals. Anthrozoös, 4(3), 184–191. https://doi.org/10.2752/089279391787057170). Or celle-ci comporte 29 items. Je donne ci-dessous 8 éléments parmi les 29 pour monter le style d’affirmations dont il s’agit, sans pouvoir garantir qu’ils correspondent à ceux choisis par Dhont et Hodson (Footnote: J’ai retenu 8 des 10 items d’une version réduite de l’échelle à 29 items proposée dans l’article suivant : Herzog, H., Grayson, S., & McCord, D. (2015). Brief Measures of the Animal Attitude Scale. Anthrozoös, 28(1), 145–152. https://doi.org/10.2752/089279315X14129350721894).
- (contraire) La chasse de loisir est moralement condamnable.
- Je ne vois rien de mal à utiliser des animaux pour la recherche médicale.
- Je pense qu’il est tout à fait acceptable d’élever des bovins et des cochons pour la consommation humaine.
- En gros, les humains ont le droit d’utiliser les animaux comme bon leur semble.
- (contraire) Il faudrait mettre fin immédiatement au massacre des baleines et des dauphins même si cela implique que certaines personnes perdent leur emploi.
- (contraire) Je suis parfois peiné(e) de voir des animaux sauvages en cage dans les zoos.
- Il est légitime d’élever des animaux pour leur fourrure.
- (contraire) L’utilisation d’animaux comme les lapins pour s’assurer de l’innocuité de cosmétiques et produits ménagers n’est pas nécessaire et devrait être interdite.
Le questionnaire « consommation de viande » a déjà été décrit supra (cf. section 1.2.) : les sondés sont invités à indiquer la fréquence à laquelle ils consomment de la viande et la fréquence à laquelle ils consomment des substituts végétaux.
Le questionnaire « goût pour la viande » n’est présent que dans l’étude 2. Il se compose de trois affirmations, les sondés devant indiquer à quel degré ils approuvent chacune d’elles.
- J’aime le goût de la viande.
- J’aime l’apparence de la viande.
- J’aime l’odeur de la viande.
2.3. L'étude 1
Les 6 premiers questionnaires ont été soumis à 260 adultes néerlandophones recrutés par des étudiants d’une université de Belgique. Presque 70 % d’entre eux étaient des omnivores ordinaires, les 30 % restant étant des personnes qui disaient avoir réduit ou éliminé la viande de leur diète.
Comme attendu, les résultats montrent que la fréquence déclarée de consommation de viande et l’adhésion à l’exploitation animale augmentent avec les scores aux tests SDO ou RWA. Mais surtout, les résultats confortent l’hypothèse théorique des chercheurs concernant l’explication de ces corrélations : les médiateurs qu’ils ont introduits fonctionnent comme prévu. C’est ce qu’illustre le schéma que nous avions évoqué à la section 1.3., que voici à nouveau :

Considérons d’abord le pôle « autoritarisme de droite (RWA) ». Regardez les chemins menant de « RWA » à « consommation de viande » et à « exploitation animale ». Les deux transitent par le pôle « menace végétarienne ». Sur l’échantillon étudié, la médiation est totale. Une fois cette variable intermédiaire introduite, le score RWA n’a plus aucun effet direct sur les deux variables dépendantes retenues. Autrement dit : si les RWAs ont des opinions et comportements plus néfastes pour les animaux que la moyenne, c’est uniquement, semble-t-il, parce que leur rejet des végétariens est plus fort que chez les autres sondés. Notons que les RWAs n’adhèrent pas plus fortement que les autres au suprémacisme humain.
Voyons à présent ce qu’il en est du pôle « orientation vers la dominance sociale (SDO) ». La médiation est totale concernant la consommation de viande, mais passe par deux médiateurs. Il semble que les SDOs de l’échantillon déclarent consommer plus fréquemment de la viande que la moyenne à la fois parce qu’ils ont une plus mauvaise opinion des végétariens et parce qu’ils sont plus fortement partisans du suprémacisme humain. Les coefficients montrent toutefois que leur rejet des végétariens est moins marqué que chez les RWAs.
Les deux mêmes médiateurs interviennent dans l’explication du soutien supérieur à la moyenne que les SDOs apportent à l’exploitation animale. Mais dans ce cas, la médiation est partielle : il demeure un effet direct de la mentalité SDO sur cette variable dépendante.
2.4. L'étude 2
L’étude 2 a porté sur 489 adultes recrutés en Belgique par deux canaux différents. Par rapport à l’étude 1, les auteurs ont cherché à accroître la part des sondés déclarant suivre des régimes minoritaires, la part des omnivores ordinaires n’étant plus que de 25 %, tandis que le reste de l’échantillon est composé de réductariens, de semi-végétariens, pescétariens, végétariens et véganes. L’amélioration la plus notable par rapport à l’étude 1 réside dans l’introduction d’un questionnaire destiné à évaluer le plaisir tiré de la consommation de viande. La question que l’on cherche à trancher est celle-ci : se pourrait-il que les SDOs et RWAs soutiennent davantage l’exploitation animale et en consomment davantage les produits uniquement parce qu’ils aiment davantage la viande que la moyenne ? Dans ce cas, une fois introduit ce facteur hédonique, on découvrirait qu’en fait la sensibilité supérieure des SDOs et RWAs à la menace végétarienne et l’adhésion plus forte des SDOs au suprémacisme humain ne jouent plus aucun rôle dans leur soutien plus marqué à l’exploitation animale. Et donc ce soutien ne devrait finalement rien aux traits typiques des mentalités SDO et RWA (approbation des rapports hiérarchiques entre groupes, attachement à l’autorité et à la tradition).
Les résultats de l’étude 2, résumés dans le schéma suivant, contredisent cette hypothèse.

Comme dans l’étude 1, des chemins partent des pôles RWA et SDO et conduisent aux variables dépendantes « consommation de viande » et « exploitation animale », en passant par les médiateurs « menace végétarienne » (pour RWA et SDO) et « suprématie humaine » (pour SDO uniquement).
À la différence de l’étude 1, il ne reste plus d’effet direct de SDO sur les variables dépendantes retenues une fois les variables intermédiaires prises en compte. Il y a par contre cette fois un effet direct résiduel de RWA sur la consommation de viande, mais il est extrêmement modeste (coefficient 0,09) par rapport à la voie royale qui fait le détour par la menace végétarienne (coefficient 0,28).
Dhont et Hodson voient leur hypothèse théorique confortée par les résultats de leurs deux études : les mentalités SDO et RWA en tant que telles aggravent deux attitudes néfastes aux animaux, et elles le font par l’intermédiaire d’une sensibilité plus forte à la menace végétarienne et (pour SDO uniquement) par l’intermédiaire d’une adhésion plus marquée à la suprématie humaine (Footnote: La sensibilité plus marquée des RWAs et SDOs à la menace végétarienne a été confirmée par un travail de recherche effectué par MacInnis et Hodson sur le thème des attitudes négatives envers les végétariens. Ces chercheurs en ont exposé les résultats dans leur article « It ain’t easy eating greens: Evidence of bias toward vegetarians and vegans from both source and target » (2015). Un compte rendu en français de cet article peut être consulté sur mon blog : voir le billet intitulé « Les omnivores sont-ils allergiques aux veg*s ? ». Pour mesurer la perception de la menace végétarienne, MacInnis et Hodson (2015) ont repris les 8 affirmations du questionnaire forgé par Dhont et Hodson (2014) et en ont ajouté une neuvième : « Les végétariens/véganes se croient meilleurs que les mangeurs de viande. »).
Dans le schéma précédent, les flèches correspondant au thème que les chercheurs voulaient étudier sont en noir.
Du point de vue des organisations qui cherchent à faire reculer l’exploitation animale, le reste du schéma ne doit cependant pas être négligé. En effet, les coefficients associés aux flèches en gris sont substantiels. Ils sont pour certains de magnitude comparable à celle des coefficients associés aux flèches noires partant de pôles SDO et RWA, et pour d’autres de niveau très supérieur à ces derniers. Le plaisir gustatif apparaît ainsi comme un déterminant direct important de la consommation de viande, du soutien à l’exploitation animale, de la perception de la menace végétarienne, et de l’adhésion à l’idée de suprématie humaine.
On peut donc prendre au sérieux l’hypothèse que les facteurs idéologiques SDO et RWA ont une influence négative propre sur la condition animale, sans perdre de vue pour autant qu’il y a des chances que le « facteur gastronomique » soit un déterminant puissant des torts causés aux animaux, et un déterminant puissant de valeurs ou opinions soutenant les pratiques en place, indépendamment de la proximité avec l’autoritarisme de droite ou l’orientation vers la dominance sociale.
3. Commentaire en pointillés
Je vais à présent quitter le contenu proprement dit de l’article de Dhont et Hodson, pour explorer librement et brièvement ce qu’on pourrait en tirer concernant les chances de voir les revendications du mouvement animaliste recevoir davantage d’attention et de soutien de la part des personnes qui se situent dans la tanche haute des scores SDO et RWA. Il va sans dire que les quelques considérations qui suivent sont à prendre avec circonspection. Ce sont que des impressions fondées sur des lectures parcellaires.
Partant du constat que les SDOs et RWAs soutiennent davantage que la moyenne l’exploitation animale, on aimerait deviner s’il est-il fatal ou non qu’il en soit toujours ainsi. À première vue, les perspectives sont moins sombres du côté des RWAs que des SDOs.
3.1. Les SDOs : un cas désespéré ?
Les médiateurs mis en évidence par Dhont et Hodson pour les personnes orientées vers la dominance sociale sont conformes à ce qu’on attend de cette catégorie. Les auteurs ont vérifié que l’attachement des SDOs au maintien du statut subordonné des groupes inférieurs s’appliquait aussi aux animaux grâce au test de suprémacisme humain. Il n’est pas surprenant non plus que les SDOs éprouvent plus d’aversion que la moyenne pour les végétariens, sans doute perçus comme une de ces mouvances contestataires qu’ils abhorrent parce qu’elles visent une moindre inégalité (en l’occurrence entre humains et animaux). Et donc ces deux canaux (suprémacisme humain, menace végétarienne) alimentent naturellement l’envie des SDOs d’approuver l’exploitation animale.
Les SDOs n’ont manifestement pas le profil adéquat pour être perméables aux argumentaires en faveur les animaux qui reposent sur la dénonciation du traitement injustement inégal qui leur est réservé. On pourrait certes minorer la portée de ce diagnostic pessimiste en rappelant que les discussions philosophiques sur l’égalité et l’inégalité ne touchent de toute façon qu’une minorité de gens. Auprès d’un public plus vaste, il reste toujours possible de plaider la cause animale faisant appel à la compassion. Il est à craindre cependant que les SDOs soient également plus rétifs que la moyenne à cet autre registre. Car comme indiqué dans le billet précédent, le caractère SDO est corrélé à des scores inférieurs à la moyenne aux tests mesurant l’empathie ou la bienveillance.
À défaut d’entrevoir comment l’attitude des SDOs pourrait évoluer dans un sens plus favorable à l’amélioration de la condition animale, citons un élément qui amenuise la taille de l’obstacle qu’ils représentent. En 2015, Ho et al (Footnote: Ho, A. K., Sidanius, J., Kteily, N., Sheehy-Skeffington, J., Pratto, F., Henkel, K. E., Stewart, A. L. (2015). The nature of social dominance orientation: Theorizing and measuring preferences for intergroup inequality using the new SDO7 scale. Journal of Personality and Social Psychology, 109, 1003-1028. doi:10.1037/pspi0000033) ont proposé de distinguer deux familles de SDOs selon qu’ils sont tournés vers la dominance ou contre l’égalité (les deux sous-ensembles sont notés « SDO-D » et « SDO-E ».) Par rapport à la version du questionnaire SDO que nous avons donnée plus haut, les premiers seraient ceux qui obtiennent un score élevé quand on fait le total des notes obtenues aux questions 1à 6, tandis que les seconds seraient ceux dont l’adhésion est particulièrement faible aux affirmations égalitaires 7 et 8.
Dans une série d’études menées sur des échantillons de sondés américains, Hoffarth et al. (2019) (Footnote: Hoffarth, M. R., Azevedo, F., & Jost, J. T. (2019). Political conservatism and the exploitation of nonhuman animals: An application of system justification theory. Group Processes & Intergroup Relations, 22(6), 858-878.) ont trouvé que seul le caractère SDO-E (et pas le caractère SDO-D) prédisait un soutien inférieur à la moyenne aux droits des animaux. Même si les raisons de cela restent mystérieuses à mes yeux, cette restriction du « danger SDO » est une bonne nouvelle pour les animaux (Footnote: L’essentiel de l’article de Hoffarth et al. (2019) est toutefois consacré à un aspect moins réjouissant : ils mettent en évidence un autre médiateur prédisant le faible soutien aux droits des animaux ou au bien-être animal : l’adhésion à des croyances justifiant le système économique en place. Les auteurs montrent que ce facteur joue indépendamment du niveau de SDO. Or les croyances justifiant le système économique sont plus présentes à droite qu’à gauche de l’échiquier politique. Par rapport à Dhont et Hodson (2014), Hoffarth et al. (2019) ont donc mis en évidence une explication supplémentaire du soutien plus faible à l’amélioration du sort des animaux de rente chez les sympathisants de droite.).
3.2. Les RWAs : un public peut-être accessible
Le cas des RWAs semble très différent. On s’attend certes à ce que des personnes attachées à des pratiques ancestrales soient sous-représentées parmi les végétariens (« on a toujours mangé de la viande »). En revanche, on ne voit pas de raison inhérente à leur nature à ce qu’ils s’opposent plus que d’autres à des politiques destinées à réduire la part de la viande dans l’alimentation. (On n’a pas toujours pratiqué l’élevage industriel ; on mangeait autrefois beaucoup moins de viande qu’aujourd’hui.) Il n’y a apparemment pas non plus de raison inhérente à leur caractère pour qu’ils se désintéressent des mesures destinées à réduire la souffrance animale : les RWAs ne sont pas moins empathiques que la moyenne.
En outre, que l’on sache, ils ne voient pas les cochons et les poulets comme des menaces pour la préservation des usages et croyances qui cimentent la cohésion nationale. Ils ne les perçoivent pas non plus comme des agents s’employant à miner l’ordre et le respect de l’autorité dans la société. Les RWAs ne semblent donc avoir aucune raison de développer envers les animaux d’élevage des attitudes et sentiments hostiles sur le mode dont ils le font envers certains exogroupes humains.
Par ailleurs, dans les échantillons étudiés par Dhont et Hodson (2014), l’autoritarisme de droite ne prédit pas une adhésion plus marquée au suprémacisme humain. Le fait spectaculaire qui ressort leurs enquêtes est que l’unique raison (ou presque) pour laquelle les RWAs ont des attitudes plus nuisibles que la moyenne envers les animaux réside dans leur sensibilité plus forte à la menace végétarienne : les animaux sont les victimes collatérales des sentiments négatifs que leur inspire un groupe humain.
Il est certes possible que Dhont et Hodson aient surestimé la sensibilité des RWAs à la menace végétarienne en raison du questionnaire utilisé pour la détecter : trop axé sur l’incompatibilité entre végétarisme et respect des pratiques traditionnelles. Il reste néanmoins plausible que même avec un questionnaire moins taillé sur mesure pour les contrarier, les RWAs seraient restés au-dessus de la moyenne dans le jugement négatif porté sur les personnes qui refusent de se nourrir de chair animale. En effet, de façon générale, les RWAs n’aiment pas beaucoup que l’on déroge aux usages et conventions en place.
L’explication totale (étude 1) ou-quasi totale (étude 2) du soutien plus marqué des RWAs à l’exploitation animale obtenue par l’introduction du médiateur « menace végétarienne » pourrait encore être exprimée par une proposition contrefactuelle : si les végétariens n’existaient pas, les RWAs ne manifesteraient pas un attachement supérieur à la moyenne aux pratiques nocives envers les animaux.
Cela semble incroyable. C’est avec raison qu’on hésite à tenir cette proposition pour vraie sur la seule base de deux enquêtes qui n’ont porté au total que sur quelques centaines d’adultes belges. Seulement, Dhont et Hodson, en collaboration avec d’autres collègues, ont souvent fait intervenir la « menace végétarienne » dans d’autres travaux (Footnote: Il faut préciser toutefois qu’ils ont à chaque fois repris un questionnaire identique ou voisin à celui forgé en 2014 pour mesurer la sensibilité à la menace végétarienne. On n’a donc pas testé si un accent moins fort mis sur l’atteinte à nos traditions et plus fort sur d’autres raisons de rejeter les végétariens changerait les résultats.). Et chaque fois, il s’est avéré qu’elle jouait chez les RWAs un rôle important ou exclusif dans la détermination de quelque variable décrivant une attitude nocive pour les animaux. Cliquez par exemple sur le lien conduisant à l’article de Dhont, Hodson et Leite intitulé « Common Ideological Roots of Speciesism and Generalized Ethnic Prejudice: The Social Dominance Human–Animal Relations Model (SD-HARM) » (2016). Il comporte 3 études portant respectivement sur des résidents belges, britanniques et américains. C’est un travail de recherche très riche, mais pour notre propos, concentrons-nous uniquement sur la variable dépendante « spécisme » (Footnote: Le spécisme de Dhont et al. (2016) est la même variable que le soutien à l’exploitation animale de Dhont et Hodson (2014). En effet, la note des sondés en « spécisme » ou en « soutien à l’exploitation animale » est calculée d’après les réponses au même type de questionnaire où ils expriment leur avis sur différentes formes d’utilisation des animaux.). Regardez les schémas illustrant les résultats des études 2 et 3 dans lesquelles le médiateur « menace végétarienne » a été introduit : il n’y a aucun effet direct de l’autoritarisme de droite sur le niveau de spécisme. Là encore, les RWAs ne semblent avoir un score supérieur à la moyenne en spécisme que parce qu’ils sont plus perturbés que la moyenne par la menace végétarienne. La différence est flagrante avec les SDOs chez qui il demeure un lien direct notable entre le score SDO et le niveau de spécisme une fois le médiateur introduit (Footnote: Un autre résultat remarquable de ce travail de recherche, mais qui ne porte pas sur le sujet qui nous occupe ici, est que hormis dans l’étude 1, il n’apparaît pas de lien direct significatif entre le score RWA et le niveau de préjugé ethnique, alors que l’effet direct du score SDO sur ces préjugés ressort des trois études.).
Alors que le soutien plus marqué des SDOs à l’exploitation animale paraît inhérent à ce qui les définit, la même caractéristique chez les RWAs semble accidentelle. Notons toutefois pour tempérer notre optimisme concernant ces derniers qu’il n’en découle pas qu’un facteur accidentel soit facile à atténuer une fois solidement ancré. Songeons par analogie à la façon dont le dénigrement des écologistes et des préoccupations écologiques s’est profondément enraciné à droite. Il n’entre pourtant pas dans la définition de la droite (ou des droites) de ne pas savoir lire des rapports scientifiques, d’aimer la multiplication des phénomènes naturels extrêmes, ou de se réjouir de l’arrivée future d’une masse de réfugiés climatiques.
Conclusion
Des sociologues des pratiques alimentaires et des militants du mouvement des droits des animaux ont depuis longtemps repéré l’existence d’attitudes hostiles aux végétariens. Au sein du mouvement animaliste, on s’est surtout préoccupé des difficultés que la végéphobie occasionnait aux végétariens et de l’obstacle qu’elle constituait à l’adoption d’un régime sans produits animaux.
À mes yeux, l’apport le plus précieux, parce que le moins prévisible, de l’article de Dhont et Hodson (2014) est d’avoir détecté que la végéphobie pourrait être également la cause majeure du soutien plus marqué des RWAs à l’exploitation animale.
Sachant que pour obtenir des avancées pour les animaux, il importe d’avoir prise sur la droite et non pas uniquement sur quelques segments de la gauche, il apparaît par conséquent qu’un chantier devrait mobiliser des organisations et des chercheurs soucieux d’améliorer le sort des animaux : analyser finement les facteurs extérieurs au mouvement de libération animale et intérieurs à celui-ci qui ont exacerbé l’hostilité envers les végétariens chez les personnes ayant un profil autoritaire de droite et réfléchir aux moyens d’atténuer la force de ces facteurs.
© Estiva Reus
Billet publié le 18-08-2026 sur le blog du site estivareus.com
Crédit illustration : © Frédéric Dupont
Notes
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