Vous devez lire Zoopolis de Sue Donaldson et Will Kymlicka ! Paru en décembre 2011, il s’est immédiatement imposé comme un classique. Il est désormais disponible en français (Footnote : Sue Donaldson et Will Kymlicka, Zoopolis : une théorie politique des droits des animaux, traduit de l’anglais par Pierre Madelin, Alma Éditeur, 2016.).

Donaldson et Kymlicka veulent aller vers un avenir où tous les animaux seront protégés par la loi contre les atteintes délibérées des humains à leur vie, leur liberté, leur intégrité. En clair  : un avenir où la pêche, l’abattage, l’expérimentation, la chasse, etc. seront interdits. De telles positions sont communes dans le mouvement des droits des animaux. Zoopolis s’est imposé comme un ouvrage majeur parce qu’il en contient d’autres, plus novatrices, et qui à certains égards vont à l’encontre d’habitudes de pensée bien implantées dans ce mouvement.

Les auteurs se distinguent par leur façon de casser l’éternelle partition entre un « nous » assimilé aux humains et un « eux » regroupant les animaux. C’était déjà fait, direz-vous. Le mouvement de libération animale tout entier soutient que la possession de la sentience est le critère fondamental délimitant les êtres méritant la considération éthique. Il invoque Darwin pour attester de la parenté entre les humains et les autres animaux, et se réclame d’un principe d’égalité animale. Certes, mais dans le même temps, il reste dans un schéma de pensée où le pôle actif se réduit aux humains, qu’ils soient saisis dans le rôle des bourreaux (auteurs de l’exploitation dont les bêtes sont victimes) ou dans celui des bienfaiteurs secourant des êtres sans défense. Les militants de la cause animale sont « la voix des sans voix », les agents moraux qui luttent pour ces patients moraux négligés que sont les bêtes. On parle volontiers d’éthique de la responsabilité s’agissant de nous-les-humains, et d’éthique de la vulnérabilité à propos d’eux-les-animaux. Quand on en vient au chapitre « égalité animale », on s’empresse de préciser qu’il ne s’agit pas de donner le droit de vote aux cochons.

Donaldson et Kymlicka, pour leur part, s’inquiètent de la pauvreté d’une vision qui ne saisit les animaux qu’à travers un seul de leurs attributs  : la capacité à souffrir. Or, ils ont aussi des individualités  : des traits de caractère, des talents ou des faiblesses qui leurs sont propres. Ils sont doués de volonté, il leur importe de pouvoir prendre l’initiative dans des situations ou relations auxquelles ils participent, ou de pouvoir refuser les situations aversives. Il leur importe de pouvoir choisir entre différentes options sur la manière de mener leur vie. Ils veulent comme vous et moi que leurs actions intentionnelles atteignent leur but. On parle d’agentivité pour désigner cette capacité (et aspiration) à être acteur de ce qui vous arrive. Concernant spécifiquement les animaux sociaux (et tous les animaux domestiqués de longue date appartiennent à des espèces sociales), on peut ajouter qu’ils apprennent des normes de comportement en société, qu’ils savent communiquer avec des tiers et peuvent établir des relations de confiance avec eux. L’enseignement à tirer de ce qui précède est que lorsqu’on bâtit un avenir commun, il faut le faire avec tous ceux qui aspirent à en être acteurs.

Mais pourquoi cet avenir devrait-il être commun ? Eh bien, regardez la réalité qui vous entoure. Correspond-elle plutôt au schéma A ou au schéma B ci-après ?



Objectivement, la réponse est B. Le schéma A peut être lu, au mieux, comme un historique de l’évolution des mentalités en univers spéciste  : il décrit le cercle en expansion de la considération morale, où les plus tardivement pris en compte par les « moi » humains sont les autres animaux. Mais dans la vraie vie, vous habitez dans le monde B. Socialement, dès que vous sortez du petit cercle du moi, vous êtes dans un milieu mixte. C’est peut-être le cas au sein même de votre foyer s’il comporte des non-humains. En tout cas, la société à laquelle vous appartenez est humanimale, puisqu’y sont inclus depuis des millénaires des animaux dits domestiques  : chèvres, poules, moutons, canards, chevaux… D’autres animaux, dits liminaires, sont géographiquement vos voisins, même s’ils sont socialement des étrangers  : les crapauds du jardin par exemple. Il n’y a que les animaux sauvages (les poulpes des océans par exemple) qui sont loin de vous à la fois géographiquement et socialement. Ils sont néanmoins affectés par ce que font les sociétés humanimales. Où que vous traciez la frontière entre « nous » et « eux », selon un axe allant des proches aux lointains, « nous » est pluri-espèces.

Zoopolis a pour sous-titre Une théorie politique des droits des animaux. Pour ses auteurs, il est grand temps de déplacer la réflexion de la philosophie éthique à la philosophie politique. Ils s’inspirent de l’expérience des démocraties, de principes de droit international, du droit des migrants, de faits et idées relatifs aux enfants, aux humains handicapés, ou aux communautés multiculturelles, pour imaginer un avenir plus juste et plus gai pour le « nous » pluri-espèces qui englobe notre « moi ». Leurs propositions sont différentes concernant les animaux sauvages, liminaires et domestiques. C’est à propos de ces derniers que la thèse avancée est la plus innovante et la plus travaillée. En deux mots, la voici. Le problème est que les animaux domestiques sont en position d’esclaves, soumis à la tyrannie des humains. Quel doit être le but ? Non pas de les bannir (où ça et de quel droit ?), mais d’en faire des membres à part égale et entière d’une société mixte qui est aussi la leur. Dispose-t-on d’un outil pour cela ? Oui, pour les animaux domestiques, comme pour d’autres groupes en position de caste subordonnée, l’égalité passe par l’accès à la citoyenneté.

Je vous sens frémir. « M’enfin, ils ne veulent tout de même pas donner le droit de vote aux cochons ces deux illuminés ? » Non, pas si vous prenez ce droit au sens littéral. Mais ce qui définit le citoyen n’est pas l’art de glisser des papiers imprimés dans les urnes prévues à cet effet. Le citoyen est un agent politique, c’est-à-dire un coauteur reconnu de l’organisation sociale, qui dispose à ce titre de moyens d’influer sur le devenir de la communauté. Par ailleurs, il s’insère dans la coopération sociale  : il rend des services matériels ou immatériels à ses concitoyens (qui ne doivent pas relever du travail forcé). Il bénéficie de droits sociaux et de droits à la sécurité. Il jouit de libertés et d’opportunités qui favorisent son autonomie dans la conduite de sa propre existence.

La zoopolitique de Donaldson et Kymlicka n’est pas celle de Corine Pelluchon, qui signe la postface de l’édition française de leur ouvrage et le commente à nouveau dans son Manifeste animaliste (Footnote : Corine Pelluchon, Manifeste animaliste, Alma Éditeur, 2017.). Pelluchon tient à marquer l’asymétrie fondamentale entre nous-les-humains (décideurs) et eux-les-animaux (bénéficiaires) dans sa manière de défendre l’inclusion des bêtes dans la définition du bien commun. Et vous ? Resterez-vous sur les rails familiers du « non au "droit de vote" des cochons » ? Ou bien jugerez-vous qu’une zoopolitique expurgée de la citoyenneté animale est à peu près aussi engageante qu’une sauce harissa sans piment ? Pour le savoir, vous devez lire Zoopolis ! 









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